Le pot de fer contre le pot de terre, ou comme dirait Nasmaa, « la petite souris contre l’éléphant ». La petite souris, c’est elle et depuis 2008 ce n’est pas une fable qu’elle vit, mais un roman noir. Des saletés souillent l’eau qu’elle et sa famille sont censés boire. Nasmaa est arrivée du Maroc il y a 15 ans, à Bondy, à la cité de La Sablière. Tout se passait bien jusqu’à un retour de vacances. Il y a vingt mois, Nasmaa lave ses légumes dans une bassine et y découvre des résidus. D’aspect charbonneux, on dirait de la suie, c’est gras, c’est noir, c’est sale. Nasmaa s’interroge mais ne panique pas, elle pense que ça ne va pas durer. Les robinets n’ont pas servi pendant les vacances, c’est peut être la raison. Erreur. Les résidus persistent. Pire, dans la salle de bain, ce sont des morceaux rouges qui sortent des robinets. On dirait des joints pourris.

Nasmaa contacte alors le bailleur. On lui change le chauffe eau. Rien ne change. On lui change le filtre d’arrivée d’eau. Idem. Nasmaa décide de demander au bailleur d’effectuer une analyse de cette eau. Elle l’obtient, mais ce doit être à ses frais. Pas question, Nasmaa insiste, finalement, le bailleur paye. Première analyse, premiers résultats. L’eau serait potable. Le laboratoire révèle bien dans le rapport la présence de ces résidus mais ne peut pas les analyser. En clair, l’eau serait bonne si on la passait à la passoir. Inquiète de ce premier verdict, Nasmaa contacte la DASS, la direction des affaires sanitaires et sociales. On lui conseille de ne pas boire cette eau pour le moment et d’acheter de l’eau en bouteille.

Une deuxième analyse est effectuée à la demande de Nasmaa. Même verdict. Du coup Nasmaa contacte le service d’hygiène de Bondy. C’est un autre son de cloche. Les résultats confirment la présence de ces résidus mais précisent même que l’état de cette eau dépasse les limites posées par les normes sanitaires. Nasmaa contacte à nouveau le bailleur, une jeune femme lui répond. Nasmaa interpelle la dame « donneriez-vous cette eau à vos enfants? ». Elle lui aurait répondu « ce n’est pas mon problème, vous n’avez qu’à acheter une carafe à filtre ». Entre temps, Nasmaa reçoit un courrier du bailleur qui s’en tient à l’analyse du laboratoire privé et décide, aux vues des résultats de l’analyse, de clore le dossier. Nasmaa envoie un courrier au bailleur. Un courrier avec accusé de réception auquel elle n’a jamais eu de réponse. Ni à celui là, ni aux suivants. En parallèle, elle contacte la mairie. Le maire prend acte du problème de Nasmaa et envoie un courrier au bailleur. Rien ne change.

Près de chez elle il y a l’ADIL, l’agence départementale pour l’information sur le logement. Elle s’y rend, expose son problème, ils lui fournissent une lettre type. D’après eux, pas de doute, le bailleur doit effectuer les travaux nécessaires. Ils l’encouragent à ne pas abandonner, s’il le faut, elle devra aller en justice. C’est-ce qu’elle fait. Le 16 mars une audience est prévue. Mais Nasmaa est contactée par l’avocate du bailleur qui lui aurait proposé un renvoi de sorte à trouver une conciliation. L’avocate aurait même ajouté qu’il ne serait pas nécessaire que Nasmaa se déplace. Nasmaa n’est pas confiante, elle appelle le tribunal avant l’audience prévue. On lui répond qu’aucun renvoi n’a été prononcé et que si elle ne vient pas, elle sera en faute. Elle s’y rend en urgence, trouve bel et bien son nom sur le tableau. Par hasard, elle croise l’avocate en question étonnée de la voir sur place qui lui aurait dit « j’allais justement faire le renvoi maintenant, allons y ensemble ».

Le 7 mai dernier Nasmaa est reçue au cabinet de l’adjointe au maire. Pour la première fois Nasmaa est écoutée, l’adjointe met tout en œuvre pour trouver une solution. Aujourd’hui, mardi 1er juin, une audience a lieu. Nasmaa s’y prépare. Elle se confesse, « J’ai peur, je n’ai jamais été au tribunal ». Une audience à venir laisse entrevoir l’espoir d’un dénouement. Mais le mal est fait. Nasmaa le dit les sanglots dans la voix « 





Ça m’a détruit, ça m’a cassé. Je n’étais pas comme ça, j’avais la joie de vivre ». Car quelque soit l’issue, Nasmaa reste ce que l’on appelle vulgairement un « dommage collatéral ». Depuis quelques temps elle se rend chez un psychologue qui a décelé chez elle une dépression. « Vous devez régler ce problème d’eau » lui a t’-il conseillé. Facile à dire. Les démarches entreprises par Nasmaa l’ont entraîné dans un combat acharné qui l’a dépassé. « J’ai voulu arrêter de me battre » confie-t’elle, « c’est la psychologue de la mairie qui m’a aidé à poursuivre mon combat ». Elle s’excuse et pleure. « La mairie m’a proposé un relogement, mais à 1000 euros le loyer c’était impossible, ici je paye 500euros. Puis on m’a proposé un logement à Villemomble, mon fils devait mettre 45 min pour aller au collège. Je veux bien faire un effort. Mais là je ne pouvais pas accepter. »

Nasmaa se dit « humiliée » par ces « gens qui se croient supérieurs et vous montrent que vous êtes petits ». «  Par contre je ne remercierai jamais assez le service de la mairie, j’insiste pour dire qu’ils m’ont beaucoup aidé. Marine et Marie, si on peut dire leurs prénoms, sont mes anges à moi. Elles m’appellent pour savoir si mon dossier avance, prennent parfois le relais quand elles voient que je suis épuisée. Marine et Marie, dites-le s’il vous plaît. »

Pour rédiger ses courriers, Nasmaa s’est rendu plusieurs fois chez l’écrivain public de la Maison des Parents à Bondy. Aujourd’hui elle tente de prendre confiance en elle pour pouvoir s’exprimer correctement à l’audience qui l’attend. Ses nombreux papiers, précieux, preuves de son acharnement et de sa détermination seront les seuls à l’accompagner le jour J. Pas d’avocat. Trop cher. En attendant d’y aller pochette sous la main, c’est caddie empoigné qu’elle se rendra encore quelques semaines chez LIDL pour acheter ses packs d’eau minérale. Elle lavera ses légumes, sa viande. Pour ce qui est de la douche… pas le choix.

Joanna Yakim




Joanna Yakim

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