On entend l’accordéon du bout de la rue, et pourtant ce n’est pas une circonstance festive qui réunit près de cent personnes devant le 163 rue des Pyrénées dans le 20e arrondissement.  Composé d’un immeuble et de deux hangars, cette ancienne cartonnerie appartenant à la Mairie avait été surnommée la « Baraka ». Depuis un  an, plusieurs familles Roms (plus de 120 personnes) y occupaient un hangar déclaré insalubre par les services sanitaires.

Le 24 octobre au soir, les familles célèbrent la venue un monde d’un  nouveau-né lorsque les flammes commencent à dévorer le hangar. D’après plusieurs rescapés, l’incendie a été d’une grande violence. « On n’a pas eu le temps de réfléchir, tout le monde s’est rué dehors, et pas plus de trois minutes après, boom, une explosion et tout s’est effondré. »  Jon Salagen, 50 ans, rémouleur, était à l’intérieur et n’a pas eu le temps de s’échapper.  C’est pour lui rendre hommage qu’un rassemblement a été organisé devant les restes du hangar.

Les circonstances de cet incident restent à cette heure obscures. Une militante du Collectif contre la Xénophobie qui connaissait bien les lieux, nous raconte un événement survenu quelques jours auparavant, « c’était le 18 octobre. En début d’après-midi, un groupement de voisins s’est formé devant la Baraka. Ce sont les mêmes qui avaient signé une pétition demandant l’expulsion de la communauté. Lorsque la Maire (Frédérique Calandra, PS) a déposé au tribunal la demande d’expulsion, ils ont même tenté de l’utiliser au procès. »

« Ils étaient soi-disant accompagnés d’un promoteur et d’un avocat de la Mairie, les familles présentes les ont donc laissé entrer. Ils ont pris quelques photos et sont sortis. Plus tard, plusieurs riverains ont tenté de forcer le passage mais sans succès. » La police judiciaire a par ailleurs été saisie après que deux personnes aient déclaré avoir aperçu des silhouettes sur les toits, parlant même de cocktails Molotov.

Tous les ingrédients sont là pour faire monter la tension. Cependant, un des chefs de famille Rom a tenu à éviter toute victimisation : « Vous savez, ici on vivait bien, on était en bon terme avec les habitants de la rue. Toute raison pourrait être à l’origine du feu. Ce qui nous importe aujourd’hui ce sont les enfants. » Parmi les 40 enfants du squat, 12 étaient scolarisés dans les écoles du quartier. Les directrices présentes me racontent comment la Mairie tarde à aider ces élèves. « Ils ont été relogés certes, mais à Bobigny ou à Aubervilliers. On leur a filé une adresse sur un papier, et aucune explication supplémentaire. Seulement deux d’entre-eux ont pu venir en classe cette semaine, et ce, grâce au bénévolat d’un de nos animateurs car leurs parents ne peuvent pas les amener aussi loin. »

La Maire PS  a été très critiquée dans sa gestion de la crise. Déjà remarquée pour son manque de tolérance à l’égard de la communauté Rom, elle s’est illustrée par un choix d’interlocuteurs intrigant. Ignorant délibérément les associations présentes pour la communauté depuis plusieurs mois, elle a donné l’exclusivité au collectif Emmaüs Coup de main. Ce dernier est notamment un des seuls à participer financièrement à des dispositifs d’aide au retour volontaire.

La solidarité s’est vite organisée cependant au niveau local. Aujourd’hui plusieurs riverains sont venus apporter vêtements, cafetière ou tout simplement messages de soutien. L’ambiance semble pourtant être bonne entre les deux communautés. Une personne âgée habitant plus loin dans la rue s’emporte : « C’est pas à cause d’une bande de fachos qu’on va laisser pourrir ce quartier. Ici les gens se parlent et se connaissant. Oui, ils sont différents de nous, oui ils parlent une langue qu’on ne comprend pas mais avec des gestes et beaucoup de volonté, vous pouvez faire des miracles ! »

Dans ce quartier en pleine rénovation, l’immeuble devait connaître un véritable ravalement de façade. Mais heureusement, du squat, il ne reste plus de trace, si ce n’est ce vigile de la compagnie Bodygard qui garde le portail. Et cette inscription blanche sur le trottoir humide : « À Ion Salagen, mort dans l’incendie du 24 octobre 2011. »

Rémi Hattinguais

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