« Fais des études et tu t’en sortiras. » Comme nombre d’enfants issus de l’immigration, Youcef*, 30 ans aujourd’hui, a entendu ses parents répéter inlassablement cette phrase. À leurs yeux, comme pour beaucoup de familles pauvres et immigrées, l’école est le seul moyen de s’en sortir, d’éviter la précarité et de s’élever socialement.

Même s’ils y sont encore largement minoritaires, les jeunes Français d’origine étrangère sont de plus en plus nombreux à fréquenter les amphithéâtres de l’enseignement supérieur et des grandes écoles : la garantie d’un emploi à la hauteur de leurs compétences une fois le diplôme obtenu, à en croire le discours méritocratique républicain. Pourtant, six ans après avoir fini ses études dans une école de commerce, Youcef est encore vendeur à mi-temps chez Ikea…

Malgré les efforts, le travail et les beaux discours, les discriminations, elles, persistent. Selon les conclusions d’une enquête publiée en décembre 2016 par le ministère du travail, réalisée entre avril et juillet 2016, les recruteurs ont tendance à privilégier les noms à consonance « hexagonale » au détriment de ceux à consonance maghrébine, et ce quel que soit le niveau de diplôme. Pour cette étude, deux chercheurs de l’équipe d’ISM Corum, un cabinet expert en testings, ont envoyé des faux C.V. à quarante entreprises françaises de plus de 1 000 salariés chacune.

Leur méthode ? L’équipe a créé deux profils quasi identiques : mêmes parcours scolaires, nationalité française, mêmes expériences professionnelles, à une seule différence, les noms des candidats. Un profil avait ainsi un patronyme à consonance maghrébine, l’autre « hexagonale ». Au total, ce sont environ 1 500 tests qui ont ainsi été menés.

Le résultat est implacable : 47 % des profils jugés de type « hexagonal » ont décroché un entretien contre 36 % des enfants d’immigrés maghrébins, soit un écart de 11 points. La discrimination est encore plus forte dans 12 des 40 entreprises testées, avec un écart de 35 points… Une situation que Zoubeir Ben Terdeyet a bien connue. Lors de ses études, ce Français d’origine tunisienne, aujourd’hui directeur de vente de Splunk, une multinationale américaine spécialisée dans le traitement de données, cherchait un stage pour valider son master : « J’ai envoyé ma candidature à un cabinet d’experts-comptables. Ils m’ont répondu qu’il n’y avait plus de place. Mais quelques jours plus tard, deux camarades ont postulé. Elles s’appelaient Marie et Coralie, et elles, ont été prises. »

Des expériences discriminatoires qui sont tout autant de déceptions pour ces jeunes diplômés qui arrivent sur le marché du travail. « On cumule le fait d’être pauvre, arabe et musulman », analyse Zoubeir Ben Terdeyet. Du haut de ses 40 ans, le père de famille se souvient des expériences vécues et énumère les récits de discriminations autour de lui. « Une fois, un ami d’origine maghrébine a postulé pour être manager. Il s’est vu répondre qu’il avait un bon profil mais que ce n’était pas possible car personne dans l’entreprise n’accepterait d’être dirigé par un Arabe. »

La loi, modifiée en 2016, sanctionne pourtant de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende toute entité qui discriminerait au travail. Aujourd’hui, en plus de l’origine ethnique, vingt-deux critères sont considérés comme discriminants, tels que le handicap, l’âge, le sexe, le lieu de résidence… Preuve qu’il ne s’agit pas d’un phénomène à la marge, selon le bilan 2017 du Défenseur des droits, l’origine est le premier critère, en volume, des réclamations auprès de l’institution dans l’emploi privé (21,2 %), le deuxième dans l’emploi public.

Mais il ne faut pas se méprendre : les discriminations sont loin d’être actives et visibles. Un des problèmes qui empêche un certain nombre de personnes d’accéder aux opportunités professionnelles correspondant à leurs compétences réside dans un système qui favorise le recrutement par cooptation. « Il y a un véritable marché caché de l’emploi, insiste Zoubeir Ben Terdeyet. Dans certains métiers, il faut être du sérail pour avoir simplement accès aux annonces. » Un système qui exclut davantage ceux dont le capital social est faible.

C’est pour lutter contre cette opacité que Zoubeir a fondé en 2004 son propre réseau, « Les Dérouilleurs ». Dès sa création, l’association s’est donné pour mission d’aider les jeunes issus de l’immigration à trouver un stage, une formation, un emploi dans leurs métiers de compétences ou tout simplement à développer leur réseau professionnel. « Au début, on avait beaucoup de profils dans l’informatique et la finance. Désormais, le réseau s’est ouvert, jusqu’aux avocats par exemple ! »

Les Dérouilleurs, qui comptent aujourd’hui plus de 4 000 membres, ont grandi grâce aux 52 soirées organisées à Paris et la dizaine à l’étranger, comme à Londres, Dubaï ou encore Genève. En quatorze ans d’activités, l’association a permis à plus de 200 personnes de trouver un emploi, selon le décompte de son fondateur. Mais le travail est loin d’être accompli, en témoignent les chiffres et les études qui montrent que les discriminations persistent : les Dérouilleurs doivent reprendre leurs soirées à partir de janvier 2019.

C’est ce manque de réseau que subit Youcef. Le trentenaire a grandi avec ses frères et sœurs à Franconville, élevé par une mère au foyer et un père commerçant sur les marchés. Après un DUT en gestion d’entreprise, il décide d’intégrer une école de commerce, l’ESGCI Paris. C’est son job de vendeur à Ikea le week-end qui lui a permis de financer ses études. Ce poste, il l’occupe toujours aujourd’hui, six ans après son master.

Comme Zubeir, Youcef a eu toutes les peines du monde à trouver un stage nécessaire à la validation de son diplôme. « Trois semaines avant la deadline, un de mes professeurs m’a proposé d’intégrer sa start-up pour créer une application mobile. Il m’a fait passer un entretien dans un kebab ! » L’enseignant lui promet qu’après les six mois de stage, il sera embauché en CDI : « Mais l’application n’a pas été finie à temps. Il voulait me prolonger comme stagiaire et j’ai refusé. »

Youcef s’est alors retrouvé sans travail. Pour gagner sa vie, il a accepté un CDD de trois mois à temps plein chez Ikea qu’il a ensuite prolongé pour six mois : « À un moment, j’ai arrêté de chercher un autre job. Je ne savais pas où postuler, à quelles annonces. »Finalement, il y a un an, c’est une école qui l’a contacté pour une formation de chef de projet digital. Depuis, il développe une plateforme qui permettra aux entreprises de créer leur propre site internet. « Mais je suis seulement en CDD et payé avec un salaire d’alternant, ce qui m’oblige à garder mon poste chez Ikea. »

Créer son entreprise ou partir à l’étranger pour échapper aux discriminations

Comme Zubeir et Youcef, de nombreux descendants de l’immigration trouvent moins facilement un emploi que leurs confrères sans origine étrangère. Selon l’Insee, ce sont les personnes originaires du Maghreb qui en souffrent le plus. Une enquête menée en 2017 démontre même que, d’une génération à l’autre, la discrimination ne s’est pas réduite.

« Ils rencontrent des difficultés voisines de celles de leurs parents en termes d’accès à un emploi ou pour en obtenir un qui soit stable ou en adéquation avec leur qualification », observe l’institut. Les descendants du Maghreb sont aussi plus exposés au chômage : « Leur taux d’emploi est inférieur à ceux sans ascendance migratoire. L’écart est de 23 points dans les dix années qui suivent les études », note l’Insee. « Vu que je n’arrivais pas à trouver de jobs même quand j’envoyais des candidatures tous les jours, ma mère me disait de raser ma barbe. Je ne l’ai pas fait, indique Youcef. Je n’arrivais pas à accepter l’idée que j’étais discriminé pour mes origines ethniques après autant d’années d’études. »

Un phénomène d’exclusion qui n’épargne pas les femmes. Même si Siham Hadjam a trouvé un poste dans une grande entreprise de télécommunication juste après ses études de communication à l’Inseec, elle a subi des remarques qu’elle n’oublie pas : « Un jour, on m’a demandé de quelle origine j’étais. Quand j’ai dit algérienne, j’ai eu comme réponse : “Tu as de la chance, ça ne se voit pas.” » C’est dans cette même entreprise, où elle est en charge des sujets responsabilité sociale et environnementale, que la jeune femme se rend compte de la sous-représentation des gens qui lui ressemblent : « Je voyais bien qu’aux postes de direction jusqu’aux vendeurs en boutique, il n’y avait pas beaucoup de personnes issues de l’immigration. »

La jeune cadre a fini par quitter son job pour se lancer dans l’entreprenariat. « Jusqu’à mes 26 ans, j’étais persuadée que quand on veut on peut. Puis, avec le temps et les expériences, je me suis rendu compte que parfois, c’est les autres qui ne veulent pas de vous. » En 2016, elle fonde Cyconia, un cabinet de conseil spécialisé dans les ressources humaines et le bien-être au travail. « Je voulais créer un espace pour me sentir moi-même, à l’aise avec ma double culture », explique-t-elle. Depuis un an, elle embauche une quinzaine de personnes : « Je reçois des C.V. de grande qualité de gens issus de l’immigration avec de l’expérience, en plus d’avoir mené des études dans de grandes écoles de commerce. En entretien, quand je leur demande pourquoi ils veulent travailler chez moi, souvent ils me répondent :“Vous êtes la seule à m’avoir répondu” ! Les embaucher, c’est aussi s’attaquer au syndrome de l’imposteur. Il y a tout un travail de déconstruction à réaliser. Certains pensent que je les ai recrutés parce qu’ils sont arabes alors que je les ai choisis pour leurs compétences. »

Face aux discriminations, chacun a sa méthode : créer un réseau d’entraide comme Zubeir ou sa propre entreprise comme Siham. D’autres encore décident de quitter la France, contraints de devoir se réaliser en dehors des frontières. C’est le choix d’Amir*, ingénieur de 30 ans, diplômé en 2013 d’un master en ingénierie des matériaux à Lyon. « Je n’arrivais pas à réaliser mon objectif professionnel en France. De plus, j’ai senti une atmosphère nauséabonde depuis le début des attentats. » En 2016, le jeune homme rend son appartement, achète un grand sac à dos, un billet aller pour l’Asie et voyage de pays en pays. « Un jour, j’étais derrière mon ordinateur à Osaka, au Japon. J’ai vu passer une offre de travail : un laboratoire allemand cherchait un assistant de recherche. Dans la journée, j’ai envoyé une candidature. J’ai pris le poste moins de deux mois plus tard. »

Amir se rappelle ses échecs en France, toutes les candidatures envoyées en vain. Il a bien tenté de pousser encore ses études, rêvant de poursuivre en thèse, mais le financement a été suspendu au dernier moment. Il s’est porté candidat pour quelques remplacements dans des laboratoires publics et privés mais les places sont chères, bien en deçà du nombre élevé de candidats. Sans autre choix, Amir a dû finalement se rabattre sur des petits jobs, des emplois alimentaires : « J’ai donné des cours à des enfants, j’ai fait des inventaires, j’ai même travaillé comme veilleur de nuit dans des résidences pour personnes âgées », tout en essayant de trouver un poste d’ingénieur, sans succès.

Désormais, c’est de l’autre côté du Rhin qu’il est heureux et s’épanouit professionnellement : « À l’étranger, je suis considéré comme Français. J’ai plusieurs fois essayé d’expliquer à mes voisins que j’étais aussi algérien de par mes origines mais ils ne savent pas où situer ce pays sur une carte ! Pour eux, je suis français, point. »

Nesrine SLAOUI

Cette enquête a été publiée sur Mediapart le dimanche 21 octobre 2018 dans le cadre de notre partenariat avec le journal en ligne

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