Les débuts sont difficiles. On a beau dire que les Parisiens n’ont pas d’accent, pour les Gersois, les Parisiens en ont bien un. Avec ses nuances : le titi parisien avec ses pointes dans les aigus, le wesh de banlieue avec ses zy-va et autres mots en verlan. Mais quoi qu’il arrive, vous êtes un extraterrestre qui parle follement trop vite, et qui avale les « e » et les « r » et plein d’autres lettres aussi, mais jamais les mêmes qu’eux !

Exemple typique. L’autre jour, je m’étais installée à la terrasse d’un café très chauvin – le France – dans la capitale Gascogne, Auch, et m’adressant au serveur : « Une pinte s’il vous plaît » (oui, de l’alcool, mais avec le sourire !) Mais au lieu de démarrer sur les chapeaux de roues et d’aller verser le liquide doré dans un très grand verre, le jeune homme me lance un regard ahuri : « Une quoi ? ». « Une pinte, s’il vous plaît », je répète. Et devant l’incompréhension qui ne quittait pas ses traits, je tente un « vous savez, il y a le demi… eh ben, la pinte, c’est la taille au-dessus quoi… » (là, j’avoue que j’ai prié pour que le demi s’appelle bien demi dans le pays de d’Artagnan. Enfin, son visage s’illumine, il m’a comprise.

Alléluia ! Il revient quelques instants plus tard avec le grand verre sus-commandé et n’y tenant plus, je lui demande quand même : « Mais comment vous dites alors pour une…pinte ? » « Ben déjà on dit une pinnnnnte ! [bien insister sur le « n »]. Il ne termine pas sa phrase. Je jette un regard autour de moi. Choc des cultures. Il n’y a guère que les Parisiens et les Irlandais pour boire la bière en pinte. Je lâche mon plus beau sourire. La prochaine fois je ne prendrai qu’un demi (ou deux quoi).

En revanche, je n’ai eu aucun mal à comprendre le serveur. Son accent n’est pas trop prononcé, mis à part sur les « r », les « n ». Il parle un chouia moins vite que moi. Mais rien qui ne permette pas une conversation fluide. En fait, là où ça se complique c’est avec les anciens. Ils parlent encore le gascon entre eux. Heureusement, mon allure et mon accent de « parigot tête de veau » les a rapidement dissuadés d’employer le patois parce que je n’aurais certainement pas compris un « Que’m hè besonh com los uelhs au cap ». Littéralement « j’en ai besoin comme des yeux à la tête » ou en expression purement française « j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux »*. La difficulté réside à la fois dans l’accent lui-même parfois très prononcé chez certaines personnes âgées, mais aussi au fait qu’elles parlent très bas et en articulant peu. À mon oreille peu habituée, certaines phrases ressemblent un peu à « j’m’vais’ch’ter’paing’t’v’q’qch’m’fille ? ». Mouais… Autant dire que les conversations tournent vite court dans des circonstances pareilles.

Je n’oserai pas reproduire ici certaines insultes qui font florès chez les Gascons. Sachez juste que le « p****n » est typiquement parisien (et marseillais, désolée pour les clubs de foot rivaux) et que le « eh c*n » est beaucoup plus gersois (en plus avec l’accent, cela a un chaaarrrrme !) Il y a aussi le « coucagne » ou « coun » qui signifient la même chose que le deuxième mot avec astérisque. Ma pudeur m’empêche d’en dire plus. C’est quand même drôle comme on commence toujours, ou presque, par apprendre une langue via ses gros mots. À force de les entendre sur la route – le Gers est l’un des derniers départements à posséder des ronds-points avec priorité à droite –, il faut bien avouer que le vocabulaire entendu sur le rond-point de la place de l’Étoile n’est qu’une peccadille à côté du langage fleuri du sud-ouest !

Sophie Noachovitch

Expressions et dictons de Gascogne, Claude Pierson, éditions Christine Bonneton.

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