Le Bondy Blog : Pourquoi avoir choisi de consacrer un numéro sur les descendants de l’immigration dans l’armée française et la police nationale ?

Elyamine Settoul : Aujourd’hui, de nombreux ouvrages concernant l’immigration ou les institutions sécuritaires sont régulièrement publiés. Mais lorsque l’on croise ces deux champs d’études, on n’a très peu de choses et on se retrouve sur un terrain de recherche en friche. La culture républicaine de ces institutions ainsi que la sensibilité du sujet tendent à rendre ces objets d’études difficiles à enquêter. Pourtant, leur croisement permet de déconstruire un certain nombre de présupposés et de saisir beaucoup d’informations sur les tendances de fond qui traversent notre société.

Le Bondy Blog : Vous faites une comparaison avec le monde anglo-saxon où la littérature sur le sujet est bien plus importante.

Elyamine Settoul : En effet ! La différence est frappante avec les pays anglo-saxons, beaucoup plus décomplexés sur les questions des origines. Ça ne les dérange pas de travailler sur des questions comme : « est-ce qu’avoir des policiers issus de l’immigration change le rapport avec les populations ? » En France, nous avons un modèle républicain basé sur ce qu’on appelle le « color blindness », c’est-à-dire qu’on est aveugle aux couleurs, ce qui fait qu’un policier est un policier et un militaire, un militaire, leurs origines ne comptent pas. Cela favorise bien évidemment le fait de ne pas mener d’études sur les origines de ces fonctionnaires.

Le Bondy Blog : Plusieurs politiques publiques ont été mises en place pour favoriser l’insertion des minorités visibles au sein de ces institutions. Toutefois, le numéro pointe du doigt un paradoxe important entre le discours qui impose une uniformité des rangs (aucune différence religieuse, sociale et encore moins ethnique) et la réalité où les minorités se retrouvent cantonnées en bas de l’échelle professionnelle.

Elyamine Settoul : Il y a une volonté d’intégrer et ça on le voit clairement dans les dispositifs mis en place par la police dès les années 1990, notamment sous Chevènement. C’était cette idée selon laquelle il fallait intégrer beaucoup plus de policiers issus de l’immigration notamment dans un souci de représenter la société française dans son ensemble. La police était un peu déconnectée sociologiquement. Et puis, il y avait également un facteur d’efficacité : le fait d’avoir des policiers issus de l’immigration (maghrébine, africaine, asiatique…), c’est entretenir une meilleure relation avec une certaine partie de la population. Dans l’armée, l’enjeu est un peu différent. La Grande Muette est confrontée à de gros besoins de recrutement. Elle a été professionnalisée en 1996 et depuis, elle recrute 10 à 15 000 jeunes par an. Il existe donc un véritable besoin. Deux raisons expliquent les politiques en faveur de l’insertion des minorités : la volonté d’avoir une armée à l’image de la société mais également un besoin démographique lié aux impératifs stratégiques. Il faut avoir un maximum de jeunes, dont ceux issus de l’immigration. Pour le dire simplement, plus vous avez de candidats, plus vous avez de chance d’augmenter le niveau et de sélectionner les meilleurs éléments.

Il reste néanmoins des défis, des problématiques de discriminations dans l’armée et dans la police. Ce sont des institutions qui condamnent le racisme : il n’y a pas donc pas de racisme structurel. Mais il y a toujours un racisme inter-individuel. Ce sont les individus entre eux qui vous font subir le racisme, vont vous harceler ou encore vous insulter. Ce qui manque peut-être en France, ce sont des instances indépendantes de la hiérarchie. Que ce soit dans l’armée ou la police, une personne qui va se plaindre d’avoir subi une discrimination doit faire appel à une personne qui dépend elle-même de l’administration. Il devrait y avoir une structure externe qui prendrait les sanctions.

Le Bondy Blog : Vous évoquez « la rhétorique de la dette » qui agirait comme un repoussoir envers l’armée pour les Français d’origine africaine. Un sujet sensible lié au passé colonial de la France ou encore à la guerre d’Algérie. En 2017, cette question est-elle encore d’actualité ?

Elyamine Settoul : Oui, je pense que dans l’imaginaire de beaucoup de jeunes, un imaginaire qui peut parfois être beaucoup fantasmé, il y a l’idée que nos aïeux se sont battus pour la France mais qu’ils n’ont pas été récompensés. Ces jeunes développent un continuum entre la situation vécue à l’époque coloniale où la domination était institutionnelle et juridique, où vous aviez les indigènes d’un côté et les citoyens de l’autre, et aujourd’hui, leur situation de Français de seconde zone mais qui ne sont pas discriminés d’un point de vue juridique. À l’époque de la colonisation, les indigènes ne pouvaient pas accéder à certains rangs au sein des institutions. Aujourd’hui, vous avez des officiers issus de l’immigration qui sont très bien placés dans l’échelle hiérarchique.

Le Bondy Blog : À travers toutes les politiques publiques menées par les institutions sécuritaires, peut-on parler d’une discrimination positive ?

Elyamine Settoul : Je n’aime pas trop le terme de discrimination positive, c’est une mauvaise traduction du terme anglais « affirmative action » que l’on pourrait traduire par « action positive ». En France, on fait de la discrimination positive mais sous un angle social. Comme on ne dispose pas de statistiques ethniques, on vise les boursiers, des gens issus de milieux modestes. C’est ce qu’a fait le ministère de la Défense. En France, il existe six écoles militaires, collèges et lycées, longtemps réservés qu’aux enfants de militaires, mais aujourd’hui un système de « discrimination positive » oblige à ce que 15% des places de ces écoles soient réservées à des élèves boursiers habitant la campagne ou la banlieue. Beaucoup de ces élèves qui rentrent dans les collèges et les lycées font par la suite une grande école militaire. L’objectif est de former une nouvelle génération de jeunes. Un exemple : l’Ecole nationale supérieure de la police, l’ENSP, à Lyon sélectionne de bons élèves sur critères sociaux et les aident à passer le concours de commissaire.

Le Bondy Blog : Est-ce suffisant ?

Elyamine Settoul : L’armée a peut-être plus avancé que la police. La police souffre de son image très négative. On va rarement vers un métier pour lequel on a une image négative. C’est pourquoi les jeunes semblent plus attirés par les carrières militaires que policières. Ceci s’explique soit par les expériences négatives qu’ils ont pu avoir avec l’institution soit en raison du poids du regard de l’entourage qui peut également décourager. L’armée, quant à elle, jouit d’une bonne image dans les quartiers. Elle ne connaît pas de difficultés à recruter dans les quartiers populaires. Ce qui est intéressant, c’est que ce n’est pas tant le port de l’uniforme qui constitue le blocage principal que les interactions qu’ils développent avec ces institutions respectives.

Le Bondy Blog : Plus de 50% des policiers et militaires ont voté pour le Front national en 2015, selon l’étude « la dynamique du Front national » datée de décembre 2015.

Elyamine Settoul : Le Front national fait de bons scores dans ces institutions c’est vrai. Je pense aussi que ce sont des métiers qui attirent au départ les gens qui sont patriotes dans l’âme avec l’idée de défendre la patrie, la nation. Pour autant, j’encourage quand même les jeunes immigrés à intégrer ces institutions car plus ils seront nombreux, moins ce conservatisme peut être présent.

Le Bondy Blog : Si ce numéro avait porté sur les recrues originaires de milieux modestes et non pas descendants de l’immigration, auriez-vous obtenu les mêmes observations ?

Elyamine Settoul : Je ne pense pas car le « racisme social », ce n’est pas le racisme ethnique. Il est moins violent, même si dans les grandes écoles militaires, il peut y avoir une forme de racisme social entre celui qui a grandi dans une famille d’officiers militaires depuis des générations et qui vient d’un milieu catholique traditionnel et celui qui n’a pas baigné dans ce milieu et qui vient d’un milieu laïc par exemple. Ce sont des corps professionnels qui ont tendance à vouloir aller vers l’homogénéité sociale.

Propos recueillis par Fatma TORKHANI

Crédit Photo : Imran Yazidi

Migrations société, « Les descendants de l’immigration dans l’armée et la police« , n° 169, CIEMI, juillet/septembre 2017

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