L’organisme France Stratégie a publié ce mois-ci une série de recommandations pour favoriser l’intégration économique des jeunes issus de l’immigration. Tour d’horizon des différents diagnostics et propositions avec Mohamed Harfi, l’un des auteurs de la note. Interview.
Bondy Blog : Comment avez-vous procédé pour élaborer la première partie de votre étude, consacrée à l’analyse des discriminations envers les personnes immigrées et descendantes d’immigrés?
Mohamed Harfi : Il y a beaucoup de données et de rapports disponibles sur la question des jeunes issus de l’immigration, mais ce sont des analyses éclatées, que ce soit sur l’emploi ou l’éducation. Dans cette analyse-là, nous avons voulu traiter le sujet de manière intégrée et sous quatre angles principaux : éducation, emploi,  logement et discriminations.
Si l’on considère justement l’éducation, votre étude montre que trois quarts des élèves issus de l’immigration se retrouvent dans un quart des établissements d’enseignement.  Y-a-t-il un lien avec “l’apartheid territorial, social et ethnique” dont parle Manuel Valls ?
Le classement PISA place effectivement la France parmi les trois pays de l’OCDE qui connaissent la plus forte concentration par établissement, ainsi que les plus fortes inégalités entre élèves. Il montre que l’écart en mathématiques entre les jeunes issus de l’immigration et les autres est de 57 points, ce qui correspond à peu près à deux années d’études de retard ! Ces inégalités ne s’expliquent pas par les seuls facteurs socio-démographiques. Elles se creusent en réalité dès la maternelle, et découlent notamment d’un environnement moins favorable à l’apprentissage, par exemple une moindre présence de locuteurs francophones ou de livres pédagogiques dans leur entourage.
Cette inégalité spatiale conduit-elle à la démobilisation scolaire et à un certain sentiment de résignation?
Je nuancerais la réponse. D’une part, les parents des enfants issus de l’immigration sont plus nombreux que leurs homologues sans ascendance migratoire à vouloir que leurs enfants poursuivent au moins leurs études jusqu’au baccalauréat, puis s’orientent vers des filières générales sélectives. En revanche, on observe que les jeunes s’appliquent une forme d’autocensure en se disant “ça, ce n’est pas pour moi”, et surtout qu’ils méconnaissent certaines filières ou métiers.
Quelles sont alors vos recommandations en matière d’éducation?
Il y a deux propositions phares dans la note rendue publique : d’une part investir dans l’innovation scolaire, en mobilisant au plus près du terrain. Cette initiative ferait partie des investissements d’avenir et permettrait d’allouer entre 50 000 et 100 000 euros aux établissements scolaires porteurs de projet. Il s’agit de mobiliser la communauté éducative des écoles, collèges ou lycées situés dans ces  fameux “quartiers”. On peut imaginer par exemple qu’ils ouvrent leurs portes pour des activités culturelles ou des cours de soutien pendant l’été et les vacances scolaires.
Le deuxième grand axe, ce serait d’expérimenter, en lien avec les collectivités territoriales, des services de ramassage scolaire urbain. Dans le cadre de la réforme de la carte scolaire, cela permettrait à davantage de jeunes de fréquenter des établissements proches mais en dehors de leur quartier, dans l’objectif de créer de la mixité. Pour prendre l’exemple francilien, la circulation ne se ferait pas nécessairement de banlieue vers Paris, mais plutôt de banlieue à banlieue, au sein même des villes de banlieue, ou entre arrondissements parisiens favorisés et défavorisés. Beaucoup de lycéens le font déjà, alors pourquoi pas dès le collège ?
Le deuxième volet de votre étude concerne l’emploi, et stipule notamment “qu’un quart des immigrés et des descendants d’immigrés déclarent avoir vécu des discriminations au cours des cinq dernières années, cette proportion atteignant près de 50 % pour les immigrés et descendants d’immigrés originaires d’Afrique subsaharienne.” Quelles formes peuvent prendre les discriminations à l’embauche?
Des expériences de “testing” ont montré qu’il y a une différence significative du taux de réponse des employeurs en fonction des origines, du lieu de naissance, des nom et prénom, ou encore de la zone d’habitation du candidat. Ce qui est important aujourd’hui, c’est de multiplier ces pratiques de “testing” et de rendre publics leurs résultats. “Name and shame”, comme disent les anglo-saxons.
Quelles sont vos autres recommandations en matière d’emploi?
Là encore, deux mesures clés. La première concerne “les clause territoriales” : il s’agit, lors d’appels d’offre publics, de réserver une partie des emplois aux travailleurs issus des quartiers défavorisés. Les marchés publics représentent entre 60 et 100 milliards d’euros chaque année, donc vous imaginez un peu le potentiel en terme d’emplois.
Il s’agirait en quelque sorte de discrimination positive…
Pas forcément. Peut-être que les employeurs qui lancent des projets dans les zones proches de ces quartiers n’ont tout simplement pas connaissance du potentiel de ces territoires en matière de qualification et de compétences. L’idée serait de favoriser la mutualisation d’informations entre les associations et les services publics de l’emploi de proximité, pour davantage d’intermédiation à l’échelle locale.
Et la deuxième piste?
Elle concerne l’alternance. Aujourd’hui, 15% des élèves issus de l’immigration décrochent un apprentissage, contre 30% pour les autres. L’Etat a annoncé 10 000 postes d’apprentis dans la fonction publique en 2016. Nous proposons dans un premier temps d’en réserver une partie pour les jeunes des quartiers, avant de fixer un objectif de contrats en alternance équivalent à celui des entreprises, soit 5% (depuis le 1er janvier 2015).
Des discriminations sont également fortes en matières d’accès aux soins : -82% de couverture sociale pour les descendants d’immigrés, contre 93% pour le reste de la population, ainsi qu’un non-recours et un renoncement aux soins plus important. Que préconisez-vous pour y mettre fin?
Au-delà des actions spécifiques dans le domaine de la santé, comme l’élargissement du tiers-payant, tout le volet emploi, voire même éducation, y concourt indirectement. Améliorer l’intégration économique de ces jeunes, c’est améliorer leur niveau de vie, et par conséquent améliorer aussi leur accès aux soins. La plupart de ces questions sont interdépendantes.
 
Propos recueillis par Thibault Bluy

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