Il est près de 22h ce vendredi soir, et comme chaque soir depuis une semaine, les membres de l’« équipe de nuit », comme ils l’appellent, arrivent progressivement au magasin But de Bobigny (93). Depuis le 10 novembre, les 51 salariés du magasin sont en grève générale en protestation contre la fermeture du magasin prévue au mois de mars 2019. 

Ce vendredi soir, c’est une quinzaine d’employés qui sont postés sur place. « On a constitué une équipe de nuit et une équipe de jour. L’équipe de jour fait des rondes, se tient prête à la moindre annonce. Même chose pour nous la nuit. Mais en vrai c’est mieux la nuit, car c’est là que tout se passe » explique en riant Safae, 21 ans, hôtesse d’accueil au magasin qui, en un an, indique avoir cumulé 6 CDD. Un mode de mobilisation qui fonctionne mais se révèle très éprouvant à la longue : « Je n’ai dormi que 3h ces dernières 48h, je suis réellement fatiguée ! » se plaint Numa, salarié en CDI depuis 9 ans au sein de l’enseigne.

Une fermeture du magasin apprise via les réseaux sociaux

A la fatigue, s’ajoute l’incompréhension des salariés, certains d’entre eux indiquant que c’est à travers les réseaux sociaux qu’il ont eu la surprise d’apprendre que le site fermait  : « Nous n’avons même pas été prévenus de la fermeture du site par la direction ! » raconte Numa. « Pour ma part, je l’ai appris sur Facebook par le biais d’une ancienne déléguée du personnel qui a pourtant quitté le magasin il y a plusieurs mois déjà. » Son collègue Oumar, 19 ans, en contrat d’alternance pour deux ans depuis début septembre, renchérit : « Dans mon cas, je l’ai appris sur Snapchat via les story des employés de la boîte, » explique-t-il, « mais je n’ai reçu aucun mail ou lettre m’informant de la situation. » Une fermeture prématurée sans réelle explication qui laisse ces employés dans le flou. « C’était prémédité !», estime Oumar. « La direction savait que tous les CDD prenaient fin en décembre 2018, d’où l’intérêt pour eux d’accélérer la procédure de fermeture à cette date. »

Le 30 octobre 2018, au siège social du groupe But à Emerainville (Seine-et-Marne), le comité d’entreprise acte la décision de fermeture du magasin courant décembre 2019, nous expliquent Oumar et Safae. Le 7 novembre 2018, une semaine plus tard, une note passée durant le comité central d’entreprise, cette fois-ci vu par les délégués du personnel, indique la fermeture en mars 2019. C’est à la suite de ces annonces que plusieurs élus se sont prononcés en faveur de la mobilisation salariale. « Je passe tous les jours les rencontrer, parler avec eux, déclare Abdel Sadi, conseiller départemental du canton de Noisy-le-Sec et de Bobigny. Cela me paraît primordial pour un élu de ce département, le but principal étant que les 51 salariés puissent retrouver du travail ». Les sénateurs de Seine-Saint-Denis Fabien Gay et Eliane Assassi se sont eux aussi rendus sur le site de Bobigny pour y rencontrer les salariés, indique Abdel Sadi.

A 23h30, les salariés attendent des nouvelles des délégués du personnel qui se sont rendus à une réunion organisée à 20h au siège du groupe concernant l’avenir du magasin et les revendications des salariés. Pour faire passer le temps, certains discutent, parlent de leurs vies et de la façon dont ils voient l’avenir. D’autres entament des concours de dictée.

La plupart d’entre nous sommes jeunes mais on trouve aussi ici des pères et mères de famille. On se bat pour leur assurer un avenir à eux ainsi qu’à leurs enfants

« On attend beaucoup de cette réunion », explique Mourad, salarié But depuis 8 ans : « J’ai deux enfants, si je venais à ne plus toucher de salaires, je ne saurais pas quoi faire. » Il n’est pas le seul dans ce cas, les familles d’autres employés dépendent aussi de leur salaire. Par exemple, Safae donne « près de 400 euros » par mois à ses parents pour les aider et Oumar envoie régulièrement de l’argent à sa famille au Congo. « La plupart d’entre nous sommes jeunes, Il nous reste du temps pour débuter d’autres projets, remarque Oumar. Néanmoins, on trouve aussi ici des pères et mères de famille. On se bat pour leur assurer un avenir à eux ainsi qu’à leurs enfants. »

Revendications obtenues et suspension de la grève

Il est 1h30 du matin lorsque les délégués du personnel reviennent enfin au magasin. Menés par Nasredine Benabid, dit Nas, délégué CGT du magasin But de Bobigny, ils rapportent de bonnes nouvelles pour les salariés : une importante partie de leurs revendications a été acceptée par la direction. C’est une première victoire pour les employés. À la clé, le remboursement des jours de grève de chaque salarié, le reclassement de tous les employés en CDI, la saisine de l’inspection du travail s’agissant des employés en CDD et le débat sur le plan de fermeture revenant au niveau local, indiquent les délégués. 

Dans l’enceinte du magasin, c’est l’explosion de joie à l’annonce de ces nouvelles : « Vous avez tout de même bien tout mis sur papier ? », s’inquiète Thierry. « Tout a été mis à l’écrit, mais prenons tout de même des précautions, » conseille Nas. « Rien n’a été fait, il fait encore que But tienne ses engagements. »

Ainsi, Safae se voit proposer un poste en CDI. Oumar voit ses deux années d’études au sein de son école parisienne payée par l’enseigne dans le cadre de son alternance. Quant à Thierry, doyen du magasin, salarié du magasin But à Stains de 1992 à 2003 puis chez But Bobigny, a obtenu sa mutation au magasin But de Brest. 

La suspension de la grève doit être décidée dans la foulée dans une assemblée générale avec l’ensemble des employés sur place. « Voter la suspension ne signifie pas que l’on abandonne la lutte pour autant. Néanmoins, pour le bien des employés, lorsque le patronat fait un geste comme cela je pense qu’il faut savoir lâcher un peu de lest, » explique Nedjma, ancienne salariée de But et représentante CGT. « Cependant, attention ! Si la direction ne respecte pas ses promesses, nous repartirons aussitôt en grève, et cette fois-ci toutes nos conditions devront être remplies. On est ressorti plus fort du combat, et toujours aussi soudés, c’est l’essentiel. »

Amine HABERT

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