Comme dans un épisode des Lascars je m’entraîne, devant la glace, à faire des bastons de regard pour intimider les gens de la promenade. Pour me confronter à la misère du monde, j’enfile starco*, chemise blanche, cravate et chaussures noires cirées. J’ai une licence en langues étrangères appliquées au commerce international. Je suis un subalterne. Mais on m’appelle « chef ». À l’entrée des boutiques, les honnêtes gens bouffés par l’insécurité me saluent tout le temps. Quand les plus modestes me toisent : « Encore un noir mis en place par des mains blanches pour arrêter les pauvres ! Qui s’occupe des riches ?! »
Le jour de ma première mission, je remplace à la volée un collègue qui fait le mort. Robert*, le mec qui m’a mis sur le plan, en me voyant faire des tractions à la cité, me briefe : « On a un vigile qui a foutu le bordel dans cette boutique. Présente-toi et sois rassurant ! » Il est onze heures du matin, le responsable de la boutique de vêtements me menace : « Ras-le-bol de vous ! Je vais changer de boîte de sécu ! » Il bluffe. Si le type, malgré ses plaintes, ne change pas de prestataire, c’est qu’il y trouve un intérêt financier ou que la décision ne lui appartient pas. Je le rassure comme je peux. Il me dévisage : « Mais vous semblez jeune ! » Je lui rétorque qu’il ne fait pas son âge non plus et que sa femme doit bien s’arracher les cheveux. Le mâle se déride. Il m’enseigne, sur un ton professoral, les zones chaudes de la boutique. Novice, je feins un regard d’expert qui en a vu d’autres.
Au bout d’une heure, le responsable me met en garde contre LE point faible de la boutique : un gros bazar à chaussettes disposé devant l’entrée du magasin. Le crime parfait ! Il suffit de se pointer, tendre la main et repartir en courant. Pourquoi ne pas déplacer ce foutoir ? Parce que les cols blancs ont décrété que le chariot devait se trouver là. 18 heures pétantes, un groupe d’ados fait des allers-retours suspects dans le magasin. L’un d’eux fait le jeu de la porte coulissante et saisit un lot de chaussettes tennis. Je le course sur deux cents mètres et le plaque au sol. Ses « potes » détalent sans se retourner.
Je ramène le mineur désarçonné dans la réserve. Je le menace de payer sinon j’appelle la police. En espérant qu’il ait des thunes. Que dalle. Je commence à flipper. « Je suis un faux vigile qui va appeler un vrai flic et lui dire que j’ai arrêté un voleur… » Le responsable du magasin ne tient plus en place. Il veut appeler la police et porter plainte. Et moi dans tout ça ? Et si on me demande ma carte ou mon numéro qui certifie que je suis vigile ? Je prends le gamin à part, je lui fais un lavage de cerveau : casier judiciaire, parents, menottes. Je réussis à le convaincre d’appeler quelqu’un. Il n’a pas de crédit. Je compose le numéro sur mon téléphone. Un proche plus âgé débarque avec trois euros. Je soupire, soulagé. L’affaire est close.
20 heures, fin de la journée. Je remplis le formulaire d’incident. Je reste à disposition du boss, jusqu’à ce qu’il ferme les stores. Rob m’appelle. « Bien joué petit ! J’ai eu le gars du magasin. Il veut que tu reviennes. Mais je lui ai dit que ça coûterait un peu plus cher vu que t’es mon vigile le plus sollicité. Il est prêt à payer plus. T’en fais pas t’auras ta part ! » Plus tard, Rob m’expliquera que plusieurs boîtes de sécurité se livrent une guerre sans merci pour récupérer des magasins et y installer leurs vigiles.
« Madame, il me semble que vous sonniez déjà à l’entrée. Non ? »
En juillet, je débarque dans le 95 (Val d’Oise) pour charbonner deux mois dans la même enseigne. Je bosse tous les jours de la semaine sauf le mardi, debout de 10 h à 20 h, avec une pause de 30 minutes pour manger. Livré à moi-même, je ne suis pas assuré en cas de galère, mais nécessité fait loi. J’encaisse. « Assure s’il te plaît. J’ai besoin de niquer d’autres boîtes pour m’implanter dans le département. Il y a de l’oseille à se faire » me lâche Rob, brun ténébreux à l’allure distinguée d’honnête homme, qui jure comme un vendeur de poisson pas frais.
Pendant mes tours de rayons, je réalise que le profil type du voleur mâle de banlieue est une connerie. Une personne âgée déambule avec sa canne, elle achète des barrettes pour cheveux et glisse une paire de collants dans son décolleté. Je m’interroge : « vais-je plonger mes mains dans sa poitrine défraîchie pour les récupérer ? » La cliente paie ses barrettes. Au moment où elle tente de sortir du magasin, le portique sonne. La vieille dame est prise de tremblements. Avec un sourire complice, je lui dis : « Madame, il me semble que vous sonniez déjà à l’entrée. Non ? » Désarçonnée. Elle reste muette. Je lui fais signe de dire oui de la tête. « Oh oui… je… je sonnais déjà… en entrant ! ». J’ajoute que ça doit sans doute être à cause de son gilet neuf qu’elle a acheté dans une autre boutique. Je rassure la responsable du magasin et laisse filer la mamie roublarde.
Aussi, j’interpelle des pères, des mères de famille, des jeunes femmes qui pensent qu’un clin d’œil suffit à m’amadouer. Certains clients me parlent en « y’a bon » comme si je venais d’avoir franchi le détroit de Gibraltar en nageant le crawl. La pauvreté pique les yeux. À la manière d’une travailleuse de la rue de Saint-Denis ; soutenir son regard a quelque chose d’indécent. Un homme, la cinquantaine, entre avec des chaussures trouées. Au téléphone, il parle intérim. Les semelles de ses chaussures tirent la langue. De ses chaussettes surgissent deux gros orteils marron qui sucent la crasse du goudron. Son pantalon en velours côtelé recrache des taches de cambouis. Je le suis au fond de la boutique. Il soutient mon regard. Le travailleur pauvre ouvre son portefeuille anorexique et agite le seul billet de 20 euros qu’il y trouve. À gauche, ses yeux louchent sur une paire de chaussettes. À droite, une paire de chaussures à 19,99 euros. Sans dire mot, je lui fais un signe de la tête et je retourne à l’entrée du magasin. Il paie à la caisse ses nouvelles chaussures déjà enfilées et jette les anciennes épaves vaincues par l’asphalte. Les yeux bleus rougis de larmes, il se dirige vers la sortie et me glisse un timide : « Merci… merci d’être humain chef ! ».
De cet été caniculaire dans le Val d’Oise, je garde le souvenir d’une misère qui ne fait aucune distinction de couleur de peau ou de classe sociale déclassée. Je revois cette infâme pauvreté qui baisse le froc de tout le monde. J’ai en mémoire ce désœuvrement total qui ôte la fierté de milliers d’habitants aux poches crevées. Les misérables se retrouvent à poil devant moi ; un gavroche nourri au biberon des aides sociales qui exerce la vile tâche de contrôle social. Je suis ce collabo « illégal » qui dénonce des individus fragiles, pendant qu’ils répondent comme moi aux sirènes du charbon. Je me souviens de Lucky mon alter ego « Bac+ beaucoup » de la boutique d’à côté, condamné à être vigile. Il avait quitté la Côte d’Ivoire pour fuir avec sa famille le régime de Laurent Gbagbo. On parle en bambara, en dioula* du destin raté d’Abidjan. On délire sur le fait que « la France est le pays des vigiles les plus diplômés ». On se rassure en se disant que c’est pire ailleurs alors pas question qu’on se « tire-ailleurs » !
Je me souviens surtout, du mois de septembre de la même année. Alors que je quitte le 95 pour Paname, je me retrouve à conseiller des touristes en anglais et en espagnol pour dépanner les vendeurs en difficulté. Les clients me demandent : « Vous êtes le responsable du magasin ? »
Deux heures après qu’un mec désespéré me supplie : « C’est la rentrée gros. Je vais m’afficher si j’ai pas de nouvelles pompes. Laisse-moi barber des Air max s’il te plaît frère ! C’est la hass* ». Le téléphone retentit. C’est la secrétaire du Master que je convoitais ! Mon unique plan de sauvetage ! Elle m’annonce que je suis septième sur liste d’attente et qu’en me rendant à la réunion de rentrée, j’ai peut-être mes chances.
Diplômé, par la suite, d’un Master avec mention, jamais je ne mentionnerai ma carrière de vigile, ni à la fac, ni sur aucun CV.
 
Balla Fofana
*costard
**Prénom modifié
*** Dialectes Ouest Africain qui avec le malinké, ont une forte base commune. Ce sont des langues dites mandingues.
**** la galère, la zermi.
 

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