Sur la place le Vau, aux Courtilles, à Asnières, il n’y a pas foule le matin en semaine. On croirait plonger dans un mauvais film américain sur un ancien pays soviétique. Les magasins sont à peu près tous fermés, à l’exception d’une maison de la presse, d’une laverie, d’une pharmacie, d’une boulangerie et d’une moyenne surface. Cette dernière a pour habitude, d’après les connaisseurs, de vendre des aliments périmés de longue date. Sinon, les rideaux de fer sont de rigueur, semble-t-il de manière définitive. C’est ici que l’on trouve la Régie de quartier d’Asnières, association agréée qui fait partie du CNLRQ (Comité national de liaison des régies de quartiers).

Place Le Vau. Photo : Amaury Lignon

Place Le Vau. Photo : Amaury Lignon


Le bâtiment aurait besoin d’un bon ravalement de façade. Mais là n’est pas la priorité. Fondée il y a vingt ans par l’actuel directeur, Bruno Martin, la Régie emploi au total 60 salariés dont 46 sont en insertion professionnelle. Elle permet aux gens éloignés de l’emploi de retrouver un travail. « On est porteur de deux structures d’insertion par l’activité économique : une entreprise d’insertion bâtiment/nettoyage, qui représente six postes, et un chantier d’insertion qui représente quarante postes et qui consiste à assurer la sécurité des passages piétons aux abords des écoles », explique Coline Derrey-Favre, la directrice adjointe.
C’est en 2009 que la Régie obtient ce chantier, qui représente son activité principale, dans le cadre d’un appel à projets lancé par la mairie socialiste d’alors. « Il s’agit d’un marché d’insertion, où l’activité est un support. Seule une entreprise d’insertion agréée par l’état pouvait l’obtenir » explique Bruno Martin. Renouvelé depuis, pour la dernière fois en 2014, les 40 salariés assuraient 31 points écoles jusqu’en février 2016. « On a reçu un recommandé le 29 décembre 2015, nous disant qu’au 1er février, la ville reprenait à son compte 8 points, ce qui représente dix personnes. Ils en ont le droit, il s’agit d’un marché à bon de commande mensuel », raconte la directrice adjointe. En termes financiers, cela représente une baisse de la dotation du marché public, qui est passée de 404.000 à 295.000 euros.
Il faut dire que la mairie a changé de main, depuis l’élection de Manuel Aeschlimann (LR). « Ils nous ont aussi annoncé qu’ils descendraient à 250.000 euros en septembre 2016. Ils nous ont également écrit qu’il fallait qu’on envisage qu’ils ne renouvellent pas le marché en 2017 », ajoute le directeur. Cela remettrait en cause la pérennité de l’ensemble de l’association et son équilibre économique, car elle serait alors privée de son activité principale.
Photo : Amaury Lignon

Photo : Amaury Lignon


Pour l’heure, la direction refuse de se séparer de certains salariés. « Nous tentons de mettre en place des parcours d’insertion pour les salariés. Cette décision a été un gros coup de massue », déclare Coline Derrey-Favre. « Ça va plus vite quand t’es DRH du CAC 40 », comme le dit Bruno Martin. Mais les salariés ont besoin d’un travail, et d’un suivi. Comme Radi Bouchra, 38 ans, opératrice de régie depuis août 2014. Elle était auparavant travailleuse sociale, dans l’animation. La maison de l’emploi l’a dirigée vers la Régie de quartier. Pour elle qui habite les Quatres routes, autre quartier populaire Asniérois avec son conjoint qui recherche du travail, ce poste est nécessaire. Elle le dit elle-même, pour joindre les deux bouts, « c’est très difficile aujourd’hui avec la conjoncture actuelle ».
Elle n’est pas la seule. A la régie, tout le monde a son histoire. Lidia Berbecaru, quand à elle, a 55 ans. Elle est Roumaine, et travaille à la régie de quartier depuis août 2014, quelques mois après son arrivée dans l’hexagone. En Roumanie, elle était libraire. Cette mère de six enfants dont l’un est resté au pays vit avec son mari, qui travaille également. Elle s’inquiète pour l’avenir de la Régie, mais pas pour elle : « Pour moi, ce n’est pas grave, j’ai déjà travaillé deux années. Ce sera un problème pour ceux qui n’auront pas fini leur contrat, ou ne seront pas renouvelés. Certains sont jeunes, ont des familles, des enfants. »
AL-29032016_22Si le marché public n’est pas renouvelé, ce sont quarante postes en insertion qui seront supprimés. Au-delà d’un pan entier de l’activité, la raison d’être de la Régie de Quartier disparaîtrait. « Les régies sont basées sur un partenariat avec leur mairie » rappelle la directrice adjointe. Au-delà des salariés, la structure crée du lien social. Elle tient un « salon de coiffure solidaire », où deux coiffeuses professionnelles à temps partiel s’occupent des clients pour des sommes modestes. Elle anime aussi un atelier bricotech, de prêt d’outils. Sans compter le pôle multimédia, qui propose notamment des initiations à l’outil informatique. C’est surtout une occasion de sortir et de venir causer. Bruno Martin raconte, malicieux : « On a eu un petit pépé qui venait draguer les petites mémés ». Pour participer à ces activités, il faut être habitant-adhérent, et s’acquitter d’une cotisation de 2 euros par an.
Coline Derrey Favre y tient : « Nous ne sommes pas en lutte contre la ville ». En revanche, dans ce contexte, elle souhaite « Valoriser la Régie dans ce qu’elle fait, dans les valeurs qu’elle défend ». Quoiqu’il en soit, sans ce lieu, la place le Vau, qui n’est déjà pas bien gaie, risque de devenir franchement morne.
Texte : Mathieu Blard / Photo : Amaury Lignon

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