Philosophe française contemporaine et professeur à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Chantal Jaquet, s’est intéressée dans son ouvrage « Les transclasses ou la non-reproduction sociale » au passage exceptionnel d’une classe sociale à une autre, en analysant ses causes profondes et ses effets sur la constitution des individus.
Bondy Blog : Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux transclasses ?
Chantal Jacquet : Je ne conteste pas la justesse de la théorie de Bourdieu, mais elle n’est pas pleinement satisfaisante pour deux raisons : la première, tient à Bourdieu qui n’a pas pris en compte les exceptions en l’absence d’un mouvement collectif. Il s’agit du point aveugle de sa théorie. La deuxième raison tient à l’interprétation, car la transformation du déterminisme en fatalisme, cette loi implacable entraine un réel effet de découragement. Il faut montrer qu’il y a une forme de liberté ; un changement peut se produire en connaissance de cause, ce n’est pas une négation des déterminismes, mais il faut arriver à une certaine compréhension de ces problématiques.
Ensuite, je m’y suis intéressée pour des raisons autobiographiques, mais aussi parce que j’ai rencontré des transclasses, des immigrés avec des trajectoires sociales surprenantes, des histoires singulières avec beaucoup de traits communs, c’est important de les comprendre pour briser la solitude. On peut être aveuglé par son propre parcours donc ça suppose de prendre du recul par rapport aux histoires singulières. Il faut ni être dans l’empathie ni dans le rejet de classes.
Que reste-t-il des déterminismes ?
La thèse de Bourdieu vaut d’une manière générale : 7 enfants sur 10 issus de la classe défavorisée restent dans le même milieu social que leurs parents. Mais il y’en a 3 autres qui y échappent ! (rires). La reproduction sociale n’est pas une loi immuable dans nos sociétés, tous les individus sont amenés à changer, à se métamorphoser. La reproduction sociale c’est une forme de non-reproduction recherchée : si on reproduit les mêmes schémas, c’est parce qu’on empêche de libérer cette énergie pour être autre chose. La non-reproduction est empêchée, freinée.
Quels sont les freins ?
Les freins viennent d’une part, des classes économiques dirigeantes qui n’ont pas intérêt à vivre un bouleversement de l’ordre social pour conserver leur position dominante et d’autre part, les classes dominantes limitent cette ascension en instaurant des quotas pour les élèves de banlieues dans les grandes écoles, par exemples pour éviter une contestation de l’ordre social. Elles encouragent ce genre de mesures pour empêcher les révoltes, c’est une soupape de sécurité. Puis les freins peuvent venir du milieu d’origine : on n’a pas envie de voir des gens se différencier, certains sont considérés comme des traitres, des prétentieux qui oublient ce qu’ils ont reçu. On n’a pas envie d’être remis en cause par une réussite, mais en même temps, certains parents encouragent cette réussite, comme une forme de revanche sociale. Ces enfants ont la fierté et la joie de réussir, mais craignent d’être rejetés, de susciter l’incompréhension, ça peut conduire à la rupture.
Comment avez-vous nourri votre réflexion sur les transclasses ?
Ça se nourrit de beaucoup de rencontres, de témoignages, mais aussi de littérature. J’ai choisi des gens très différents, mais qui ont des traits communs dans leur singularité : un autre modèle social a été nécessaire, les affects les ont poussés (la honte, la joie, l’amour etc.). Ces rencontres, des gens qui font la courte échelle, des gens qui quittent le milieu de l’entre-soi de la bourgeoisie pour aller aux côtés de ceux qui souffrent. Rien n’est joué d’avance, il y a toujours la possibilité de rencontres. Ça dépend aussi des institutions politiques, sociales, économiques et du brassage des individus. Dans les sociétés très cloisonnées, on n’est pas dans l’ouverture, la juxtaposition des mondes. Dans le cadre de l’école, si on obligeait une vraie mixité sociale, ça changerait, par exemple.
Pourquoi n’y a-t-il pas plus de mixité sociale aujourd’hui en France ?
D’abord, il y a beaucoup d’écoles privées, et on exclut certaines personnes. Certains parents se disent « je ne vais pas mettre mon enfant à l’école publique, ce sont pas des gens fréquentables ». Aussi, à l’école publique, on refuse d’appliquer la carte scolaire et l’architecture et la politique du logement y est pour quelque chose : certaines villes préfèrent payer des amendes plutôt que de construire des logements sociaux, elles empêchent la reproduction. Aussi l’éducation familiale joue un rôle fondamental : la curiosité, l’ouverture à la différence, la méfiance. Même si on est plongé dans un milieu différent, si on est éduqué dans la peur, on n’est pas disponible dans la rencontre. Un peu comme en amour, il faut un désir de cette rencontre, il faut être prêt à accueillir l’autre, les hasards.
Est-ce que la personnalité joue un rôle dans tout ça ?
La personnalité se constitue à travers notre histoire, ce n’est pas une donnée d’avance. C’est ce que j’appelle la complexion : l’individu se constitue en fonction de la place dans sa fratrie, des désirs projetés par les parents sur l’enfant avant sa naissance qu’on lui demande d’accomplir, dans l’histoire singulière, sa manière de nouer des relations avec ses camarades (rejeté, valorisé, vedette, beau etc.). La personnalité ne tient pas seulement à l’individu, elle est tissée avec des autres, en réaction contre eux ou avec eux. L’individu, c’est un nœud d’affects donc si dans ses rencontres, les mêmes affects sont répétés, les chemins seront différents (la confiance, le discours qu’on tient sur nous, etc.). En fait, la personnalité doit toujours se penser de manière sociale, dans les relations avec les autres. Vous savez, les rencontres produites ne sont pas purement accidentelles. Les causes objectives produisent des sociétés plus figées que d’autres par leurs institutions, par les moyens de communication.
La société française est-elle figée ?
Oui, actuellement on vit dans une société plus figée qu’après 1945 où la politique volontariste de l’époque a permis la mise en place de dispositions plus équitables. Les ministres communistes et les gens de droite gouvernaient ensemble, il y’avait plus de dispositifs économiques, culturels et financiers. En ce moment, la société est en retrait : il y a beaucoup d’acteurs sociaux qui agissent à leur petite échelle, mais aucune réelle organisation collective donc l’impact est moins grand. On ne se soucie pas tellement des inégalités, on fait croire à la crise économique, la rigidité budgétaire, etc., mais ça pèse et ça fige les sociétés, il n’y a pas de politique audacieuse.
Il faudrait produire un changement collectif plus général : le problème ce n’est pas que 2 ou 3 individus s’en sortent, mais c’est que chacun ait les moyens d’inventer sa vie. On n’a pas de choix de vie quand on vit dans une misère économique et sociale, qu’on est rejeté, méprisé. Tant qu’il n’y a pas de changements sociaux généraux, collectifs, il n’y a pas d’issue véritable pour construire la liberté. Il ne faut pas utiliser les transclasses pour justifier l’immobilisme d’une société. Le modèle à adopter : ce n’est pas, il faut plus de transclasses, que chacun soit enfermé dans sa classe, mais qu’on brise les barrières ! Les transclasses peuvent donner de l’espoir et être récupérées.
Aux USA, la mobilité sociale est moindre, l’American dream est bien un rêve, une illusion contrairement aux pays scandinaves, ou la mobilité sociale est grande. Je suis méfiante à l’égard d’un idéal du type : « il faut prendre exemple sur les transclasses » parce que ça ne change pas le fondement social global, que fait-on de ceux qui sont restés derrière ? Pour réduire les inégalités, il faut que chacun ait des perspectives et des moyens pour inventer sa vie. Les inégalités nous dressent les uns contre les autres. En France, le système apparait démocratique, mais c’est un gâchis immense : le système apparaît démocratique (possibilité de continuer ses études pendant 16 ans pris en charge par la société), mais c’est mal fait car on part du postulat que tous les enfants ont le même rythme alors qu’en général ils ont des rythmes de développement différents (problèmes familiaux, échecs sentimentaux, etc.). Et ceux-là n’ont pas la possibilité de se rattraper. On pourrait quitter le système scolaire et revenir quelques années après, là où on en est restés. On peut être complètement immature à un moment et reprendre des années après avec grand plaisir. En France, on survalorise le diplôme, si on en a un, on est bon toute sa vie et si on en a pas, on est mauvais toute sa vie. Mais une formation continue tout au long de la vie s’impose. Les diplômes sont un moyen, pas une fin en soi.
Comment peut-on expliquer que dans une fratrie qu’un s’en sorte et pas les autres ?
Ce qui joue, c’est la manière dont on se constitue dans la fratrie : les désirs frustrés des parents, si quand l’ainé vient au monde, il est chargé inconsciemment de prendre une revanche sociale, il a une place assignée, racheter la famille. S’il n’y arrive pas, on met tous les espoirs sur le second : l’ainé sera enfoncé, et le second encouragé. Mais si l’ainé y arrive, ceux qui arrivent derrière, les parents n’auront pas le même intérêt pour eux, le second ne sera que la répétition d’un modèle, donc les suivants vont chercher à se différencier autrement. Ce qui joue c’est la différence par rapport aux modèles existants, les jeux dans la fratrie sont déterminants. L’histoire de John Edgar Weidman illustre bien ces jeux : lui l’ainé, universitaire et écrivain, a vécu dans la misère, le racisme et a été assigné pour venger ses parents. Ses sœurs essaient de faire la même chose, mais le petit de la fratrie voulait être autre chose.
C’est très différent en fonction de la fratrie, ça se joue dans les relations de l’enfance. Puis il y’a aussi le choc de l’école : l’ainé valorisé dans la famille, en échec scolaire et le cadet, brillant à l’école, mais rejeté par la famille. Les enfants-rois sont toujours reconnus comme les meilleurs, quand ils sont confrontés à l’école, ils tombent de leur piédestal et se disent : « la famille nous a trompé et se réfugient dans l’amour inconditionnel de leurs parents pour se préserver de toutes les critiques. La sociologie doit prendre en compte la psychologie sociale, il n’y a pas que le capital économique et culturel qui joue, mais aussi le jeu des affects.
Quels sont les facteurs qui déterminent le transfuge de classe ?
Il n’y a pas une cause déterminante : le fait que quelqu’un vous fasse confiance, ça change la manière dont on se perçoit, Alain disait : il faut donner d’abord et après on peut recevoir. Il n’y a pas des enfants doués et des enfants pas doués, on dit d’abord qu’il est doué et ensuite il peut le faire. Dans le secondaire, dans les lycées techniques ou j’ai enseigné en Essonne (91), j’ai été frappée par les notes qui tombent comme des couperets et la valeur à laquelle s’identifie la personne. J’ai tenté une expérience à l’époque : au lieu de mettre 8 ou 9 à un élève, je lui mettais 10, la fois d’après son devoir méritait 11. Les élèves ont besoin de signes indiquant qu’ils peuvent. Le verdict du mauvais élève est terrible. En fait, il n’y a pas de bons ou de mauvais élèves. On enferme quelqu’un dans un résultat ponctuel et on en fait un destin définitif.
Il y a aussi un travail psychologique parfois nécessaire, suite à une dépression pour s’arrêter et repenser sa vie autrement, les dispositifs économiques (bourses, etc.). Seulement, donner des bourses ne suffit pas si on ne change pas les conditions culturelles. Dans le système d’après-guerre, les enfants des milieux populaires, on les mettait dans des internats, ils étaient pris en charge par d’excellents professeurs (climat d’étude, pas de tentation de se distraire, etc.), ils étaient dans l’environnement culturel le plus favorable. Les internats avaient une fonction très positive pour eux : instaurer un autre climat, un autre mode de vie. Il s’agit de créer d’autres milieux propices à cultiver d’autres dispositifs.
Dans beaucoup de milieux populaires, on est plus vite découragés, pas stimulés, les parents voient leur enfant comme une exception voire limite anormal s’il réussit à l’école. Alors que si l’enfant est incité à réussir, stimulé, il y a quelque chose de banal. En raison de ses origines sociales, l’enfant a 70 % de chances d’échouer. Il faut banaliser la réussite, mais il ne s’agit pas de dire, que c’est à la portée de tous, qu’on est responsable si l’on n’a pas su saisir sa chance. Vous savez, les statistiques ne disent rien sur notre histoire singulière.
Comment les transclasses vivent-ils ce transfuge de classe ?
Il s’agit d’un passage pas évident : le transclasse doit faire un travail d’adaptation énorme, de désidentification, de dépouillement de ses anciennes habitudes.  Il est pris dans un mouvement de fluctuations, d’entre-deux pas évident. Ce passage peut-être vécu comme un écart déchirant, on ne sait plus où est sa place. Mais ce passage peut-être vécu comme une force : le transclasse acquiert une grande lucidité sur les codes, il comprend mieux le monde social. En fait, cela dépend de la manière dont sa famille vit le passage : est-ce qu’il est porté par son milieu ou est-ce que sa famille vit son transfuge de classe comme une trahison ? S’il est mis à la porte, ce sera plus difficile parce qu’il peut avoir le sentiment d’être la brebis galeuse.
D’un point de vue psychique, c’est très coûteux : sa personnalité est compartimentée entre deux mondes, certains ont le sentiment de trouver une seconde famille dans le milieu d’arrivée, mais c’est un mythe. Qu’on le veuille ou non, notre milieu d’origine fait partie intégrante de nous. On peut avoir le sentiment qu’on est obligé de partir sinon on va crever, mais vouloir faire table rase du passé, ça ne se fait pas par décret.
Le problème du transclasse, c’est qu’il a une double vie et son dilemme c’est de comprendre comment faire rentrer deux vies en une seule. Il se démarque, il imite à son insu, il fait tout un travail de reconsidération de sa classe, de son passé, de ses rapports aux autres. Le passage est vécu de manière plus ou moins brutale : il apprend un nouveau mode de vie, mais sa place va être fonction du milieu d’arrivée. S’il est bien accueilli dans le milieu d’arrivée et qu’il y est valorisé, il pourra avoir une place valorisante, mais s’il n’est pas bien accueilli et qu’on lui fait comprendre qu’il n’a pas les bonnes manières, il le vivra mal. Didier Eribon, auteur de “Retour à Reims”, a dissimulé ses origines ouvrières derrière sa fierté gay pendant des années. Pour lui, être gay était un signe chic alors qu’être fils d’ouvrier signifiait, être un bouseux.
La liberté vient quand on arrive à dépasser la honte et la fierté ; il faut sans cesse déconstruire et reconstruire les liens entre son milieu d’origine et son milieu d’arrivée. La position de passage est un lieu d’observatoire social où le transclasse fait un tri, il noue et dénoue les fils. On est obligé de réfléchir à ce qu’on veut être. Parfois certains choisissent de faire semblant, parce qu’ils s’imaginent illégitimes. La honte sociale n’est pas forcément fondée sur une discrimination objective, elle peut provenir de l’imagination d’une infamie qu’on prête aux autres. Même quand les motifs de honte ne sont pas justifiés, on peut avoir une image de soi liée à une position inférieure intériorisée.
Propos recueillis par Myriam Boukhobza

Articles liés

  • Emploi : Reims, l’autre ville du Grand Paris ?

    Est-il plus facile de trouver un emploi à Reims ou à Paris, pour les habitants, diplômés ou non, des quartiers populaires de la cité champenoise ? Alors que beaucoup ont du se résoudre à quitter leur ville natale pour trouver des opportunités qui correspondent à leurs attentes, d'autres Rémois tentent de rebattre les cartes de l'emploi local. Témoignages.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 11/06/2021
  • À Bondy, salariés et employés désespérés face à la fermeture de l’Intermarché

    Les salarié·e·s de l’Intermarché de Bondy en Seine-Saint-Denis attendent depuis le 24 février la réouverture de leur magasin, fermé pour “raisons de sécurité” par la préfecture du département. Malgré les relances, la situation n’évolue pas. Les salarié·e·s du magasin témoignent de leur situation de plus en plus difficile sur le plan financier et mental. Reportage.

    Par Emeline Odi
    Le 29/04/2021
  • Abdoulaye, 67 ans, vendeur ambulant

    Ils tiennent ces petits étals de montres et de lunettes que l'on croise au détour d'un troquet ou d'un couloir de métro sans trop y prêter attention. Ahmed Ait Ben Daoud a pris le temps de se poser pour écouter l'histoire de l'homme derrière l'étal. Abdoulaye est vendeur ambulant dans la banlieue de Mulhouse. Récit.

    Par Ahmed Ait Ben Daoud
    Le 08/12/2020