« Le manque d’accès à la culture », c’est ce que répond Elodie quand on lui demande ce qui lui a manqué à la campagne. Elle a grandi à Néons-sur-Creuse un village de 395 habitants à plus de 60 km de Poitiers et Tours. Son truc à elle c’est l’art. Pas évident au milieu des champs, pas d’accès aux expositions, difficulté d’aller aux musées, à la bibliothèque… Elle parle avec humour du bibliobus. Comment faire dans ce cas là ?

Partir. Elle fait son lycée à Châteauroux en internat afin de pouvoir suivre l’option « arts plastiques ». Evidemment, ce n’est pas facile tous les jours « surtout quand on a l’impression d’être une arriérée. J’ai pris l’habitude de dire aux gens qu’on a l’électricité et l’eau courante à la campagne. On est comme les autres. » Grâce à une scolarité exemplaire, elle décroche une bourse au mérite qui lui permet en partie de financer ses études. Le bac en poche, elle fait une classe de mise à niveau en art appliqué à Angoulême qu’elle obtient sur concours ; elle peut ensuite postuler aux BTS design de mode. « Heureusement ce sont des filières publiques », car avec trois frères et sœurs, il faut partager. Malgré tout, il a fallu travailler l’été (travaux agricoles, caissière en grande surface). La jeune femme trouve à redire à cette si célèbre école républicaine. « Les BTS sont censés être accessibles sur dossier pour tout le monde. Mais les écoles sur Paris établissent un prestige et imposent des entretiens sur place… » Et puis, la scolarité coûte peu c’est vrai, mais les à côtés, le logement et les fournitures (machine à coudre, tissus, peintures…) ont été un vrai gouffre financier.

Exposer ses créations devant 2 500 personnes

Malgré tout, l’école française a tenu ses promesses, « si j’avais dû aller dans le privé, c’était 7 000 à 8 000 euros l’année. » Elodie a obtenu son diplôme à Lille. En sortant de l’école, elle a travaillé plusieurs mois dans des boutiques de prêt à porter le temps de s’installer. Son objectif : monter sa petite entreprise de mode et peut-être un jour avoir sa marque. C’est chose faite un an demi après sa sortie de l’école. Les débuts sont difficiles. Il faut partir de rien, se contenter de ses économies, se faire un carnet d’adresse…

« Je n’en vis pas encore mais le bouche à oreille commence à fonctionner, j’ai plusieurs commandes en cours, je reçois de plus en plus de devis » explique-t-elle avec enthousiasme. Son site internet et sa page Facebook sont ses principales vitrines. Elle se fait aussi connaître sur les marchés de Noël, les marchés de modes ou encore lors de défilés. En décembre, elle a pu exposer ses créations devant 2500 personnes lors du défilé organisé lors de la nuit des musées parallèlement au marché des modes de Roubaix. Le rendez-vous le plus attendu est le défilé de juillet place de la République à Lille. L’occasion d’être vue et d’être référencée sur l’annuaire des artistes et des artisans édité par la Tribu de Lille. Son créneau : costumes de scène, tenues de soirée, robes de mariage, vêtements sur mesure, accessoire. « C’est très gratifiant de pouvoir mettre en valeur les gens, malgré les galères je ne regrette pas mes choix. »

« Un grand centre commercial de saucisson »

Son quotidien ? La paperasse administrative, le démarchage de nouveaux clients, le passage en revue des annonces et puis elle fait quelques heures de garde d’enfants pour avoir un minimum de revenus fixes. « Bien sûr des fois j’ai envie de baisser les bras, il faut toujours faire de nouveaux projets pour avancer. » Prochain objectif : trouver des points de vente un peu partout en France. Retourner dans sa campagne, ce n’est pas qu’elle ne veut pas mais il n’y a pas la clientèle. « A Lille, j’ai des clientes qui sont prêtes à dépenser 300 euros dans une robe de tous les jours » en milieu rural c’est moins concevable.

Elle aimerait que les hommes politiques se consacrent plus aux problèmes ruraux. Fille d’agriculteur, elle ne comprend pas la réduction des services publics. Même si on aide les travailleurs de la terre, comment ils peuvent rester vivre sur place s’il n’y a plus de services postaux, plus d’hôpitaux explique-t-elle. Le discours ambiant sur le devoir de service minimum, elle est d’accord, mais elle préfèrerait qu’on conserve l’hôpital près de chez elle pour les bobos de tous les jours.

Le défilé des hommes politiques au Salon de l’Agriculture, « the place to be », elle l’a regardé d’un œil rieur. « On dirait un grand centre commercial de saucissons, de fromages, de vaches… » Elle dénonce surtout la diabolisation de l’étranger. A la campagne, raconte-t-elle calmement, les gens ne sont pas confrontés ou très peu à l’immigration. Pour elle, les discours entretiennent les peurs et les votes pour le FN. Son candidat ? Elle préfère le garder pour elle. Aujourd’hui, la jeune femme rêve de développer son affaire pour un jour être une petite entreprise à taille humaine.

Charlotte Cosset

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