Aurore* a 24 ans lorsqu’elle obtient son diplôme d’infirmier. Comme beaucoup de jeunes diplômés, elle parcourt les offres d’emploi qui se font assez rares dans le coin de la France où elle se trouve. Elle finit par décrocher un poste dans une maison de retraite « par piston » dit-elle d’un air blasé tandis qu’elle boit sa bière à petites gorgées. Elle y passera à peine trois mois « j’y allais avec la boule au ventre, c’était un cauchemar ».
C’est alors qu’elle décide d’élargir son horizon, elle change de région et cherche autre choseElle décide d’élargir son horizon, cherche autre chose dans la grande ville la plus proche de chez elle. Elle décroche rapidement un poste dans un hôpital qui lui plaît puis voit passer une annonce « infirmière carcérale ».  Sa voix se fait plus forte et elle dit : « Dès que j’ai visité la maison d’arrêt, j’ai su que c’était là que j’allais bosser ». Elle renonce au poste qu’elle avait décroché et accepte directement, mais être infirmière en prison n’étant pas un métier tout à fait « comme les autres », on lui demande de prendre une semaine de délai de réflexion.
« Je fais du social et un peu de psy »
Au bout d’une semaine, son envie reste la même et elle intègre une unité de consultation et de soins ambulatoires (UCSA) en maison d’arrêt. « Je ne me suis jamais dit que j’allais faire ça, plus jeune, j’ai voulu faire tous les métiers, reporter de guerre, journaliste, prof de sport… En école d’infirmières, je n’ai entendu parler de ce milieu que durant une seule séance ça m’avait intéressé, mais maintenant que j’y suis, je sais que je ne pouvais pas trouver mieux, tous les jours je suis trop contente d’y aller ».
Au milieu des portes qui claquent, des bruits de clés et des murs froids, Aurore se sent bien malgré les migraines causées par le bruit, les premiers jours. « Je fais du social, un peu de psy car j’aime bien parler aux détenus et des soins infirmiers sans compter que j’apprends beaucoup au contact de langues, de religions et de milieux sociaux différents ».
Dans son unité, elle s’occupe des toxicomanes, des soins pour les personnes ayant commis des délits mineurs, des « isolés médiatiques » (ceux dont l’affaire a été médiatisée et qui sont toujours isolés), des « djihadistes », mais également de ceux qui sont à l’isolement, car considérés comme les plus dangereux. Une fois par jour, accompagnée de deux surveillants elle leur dépose leur paquet de médicaments. Les surveillants se chargent de lui ouvrir la porte, elle leur donne leur paquet avec quelques indications si nécessaires, mais elle dit toujours « Bonjour » précise-t-elle. « Parfois les surveillants me demandent pourquoi je le fais, car ils ne répondent pas, mais je continue à le faire, c’est vrai qu’il y en a qui ne répondent pas, mais je me dis qui sait ? Peut-être que demain ils vont me répondre ».
Dans la journée, Aurore voit donc passer tous les types de profils. Et sa journée, elle la commence à 8 h, heure consacrée aux dépistages de l’hépatite ou du Sida qui sont toujours proposés en prison (le taux de prévalence du VIH est six fois plus élevé qu’en milieu libre et une personne sur quatre est dépistée pendant son incarcération). À 9 h, les lettres des détenus sont triées, car autant pour l’infirmerie que pour le centre scolaire ou la salle de sport, tout passe par demande écrite en prison. À 10 h, les détenus qui ont fait une demande sont amenés par les surveillants ainsi que les personnes ayant besoin d’un suivi régulier. Et les détenus dépendent des surveillants qui peuvent décider ou non de les amener. « Je suis sortie avec un surveillant et quand je l’ai quitté, il a refusé de m’amener les détenus pendant trois jours ».
Mais quand ils descendent, c’est à deux voire trois heures d’attente auxquels les détenus doivent se préparer. Dans une salle carrelée de 9m², 0° l’hiver dans laquelle ils peuvent être trente. « Ils sont tous mélangés, certains fument alors qu’il y a des asthmatiques, certains en profitent pour s’échanger du shit ». « Ceux qui sont là pour djihadisme ne vont pas en salle d’attente, car ils doivent être isolés, ils sont amenés directement quand c’est leur tour, depuis les attentats c’est vraiment fait, avant ce n’était pas le cas, alors que ça aurait dû ».
En termes de soins, les détenus se plaignent surtout des punaises de lit « ils arrivent avec des grosses plaques rouges sur le corps, les cellules sont désinfectées par les surveillants, mais ce n’est pas toujours fait correctement ». Les toxicomanes eux, sont « toujours dans la demande, parfois ils font eux-mêmes la prise de sang tellement il est difficile de trouver la veine ». Il y a aussi les personnes sans domicile fixe « ils font une connerie pour se faire attraper et passer l’hiver à l’abri, y’en a même un qui m’a dit qu’il ne voulait pas sortir ». Il y a ceux qui passent leur temps à la muscu et qui viennent juste pour se peser, les nouveaux arrivants et leur mal de ventre, car ils sont gênés de devoir aller aux toilettes devant leurs codétenus et s’abstiennent. Et puis il faut traiter les bagarres, les urgences, les crises d’épilepsie, les problèmes cardiaques de ceux qui ont abîmé leur cœur à grands coups de substances illicites (un entrant sur quatre consomme au moins deux substances). « Et puis une grande majorité est sous somnifères ou anxiolytiques ».
Plus de reconnaissance à la prison qu’à l’hôpital
Il faut soigner, écouter, rassurer et Aurore avec son quart de siècle fait tout ça, car en arrivant elle voulait « changer les choses, sauver tous les détenus ». Mais comme dans beaucoup d’autres milieux elle s’est heurtée à celles et ceux qui n’ont pas autant d’étoiles dans les yeux quand ils parlent de leur métier. À celles et ceux qui sont là parce que terminer à 16 h permet d’aller chercher les enfants à l’école. À celles et ceux qui se ruent sur les fiches pour voir les motifs de condamnation. À celles et ceux qui ruminent en parlant des détenus, « quels connards, qu’ils crèvent ».
« Pour moi, il faut avoir des valeurs en plus des professionnelles pour être en prison, il faut être tolérant et bien savoir que tu reçois que ce que tu donnes. J’ai plus de reconnaissance en prison qu’à l’hôpital, les détenus me remercient beaucoup et parfois même ils cantinent pour m’offrir un petit cadeau comme une tablette de chocolat. Jamais on ne m’a manqué de respect, jamais on ne m’a frappé, je suis même plus gênée par les regards des surveillants que par celui des détenus. Mais je sais aussi que surveillant est loin d’être un métier facile, les horaires sont durs et peu sont là par vocation ».
Dans cet univers d’hommes, gris et froid, Aurore se promène et parvient à faire naître ici et là des lueurs d’espoir et d’humanité et parfois même sa vie ressemble à un conte. « Il y avait un berger malien de 70 ans avec des problèmes cardiaques et qui réclamait toujours après moi, car je trouvais facilement sa veine alors que les autres le charcutaient pour une prise de sang. Il était en France que depuis quelques années, il avait juste fait du trafic de faux papiers et pouvait demander un aménagement de peine, mais ne savait pas comment faire. Alors je n’ai pas arrêté d’appeler sa conseillère SPIP [Service pénitentiaire d’insertion et de probation] pour qu’elle fasse quelque chose, car je le sentais à bout, ce n’était pas sa place. Un jour, elle m’a appelé, un vendredi en fin d’après-midi pour me dire qu’il serait libéré le lundi. Seulement j’ai senti qu’il pouvait faire une bêtise le week-end, car il en pouvait vraiment plus. Alors même si je n’ai pas le droit, j’ai couru jusqu’à sa cellule et j’ai tambouriné et crié pour lui faire comprendre qu’il allait être libéré. En sortant, il est passé me voir avec les larmes aux yeux me disant que je lui avait sauvé la vie ».
Quand on lui demande pourquoi elle fait tout ça, elle répond juste que pour elle « c’est normal ». Une évidence qui ne l’est pas pour tout le monde quand on sait à quel point certaines personnes fustigent ceux qui se préoccupent du sort des détenus comme s’ils ignoraient que la prison est une machine à transformer des petits délinquants en grands criminels, qu’elle est le terreau dans lequel poussent certaines horreurs  commises à l’extérieur.
Aurore a terminé sa bière, malgré la passion qui l’anime, son air est désabusé, désolé de n’avoir pas rencontré davantage de gens partageant sa vision du métier. En colère un peu, de se rendre compte qu’il faut se battre même pour rappeler que les détenus sont avant tout des êtres humains. Et si en arrivant elle voulait tous les sauver, elle est sûre aujourd’hui, qu’elle en a sauvé au moins un.
Latifa Oulkhouir
* prénom modifié

Articles liés

  • Racisme et harcèlement sexuel en open space : elle poursuit son entreprise en justice

    Des insultes en plein open-space, des agissements sexistes jusqu'au harcèlement sexuel. Tel a été le quotidien de Nora dans la société d'informatique Evernex International à Aulnay-sous-Bois. Après des années de silence, elle a décidé de poursuivre son entreprise en justice. Témoignage.

    Par Anissa Rami
    Le 14/10/2021
  • Dans les quartiers, le nouveau précariat de la fibre optique

    Un nouveau métier a le vent en poupe dans les quartiers populaires : raccordeur de fibre optique. Des centaines d’offres d’emploi paraissent chaque jour, avec la promesse d’une paie alléchante. Non sans désillusions. Reportage à Montpellier réalisé en partenariat avec Mediapart.

    Par Sarah Nedjar
    Le 04/10/2021
  • Emploi : Reims, l’autre ville du Grand Paris ?

    Est-il plus facile de trouver un emploi à Reims ou à Paris, pour les habitants, diplômés ou non, des quartiers populaires de la cité champenoise ? Alors que beaucoup ont du se résoudre à quitter leur ville natale pour trouver des opportunités qui correspondent à leurs attentes, d'autres Rémois tentent de rebattre les cartes de l'emploi local. Témoignages.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 11/06/2021