C’est une communication gouvernementale qui arrive en pleine Semaine nationale des Mission Locales, ces structures chargées de l’insertion des jeunes. Ce sont elles qui ont la charge de la mise en place partout en France de la garantie jeunes. Le Premier ministre a fait de ce dispositif le cheval de bataille de la loi El Khomri pour sortir les 18-25 ans de la précarité. 

« D’ici à 2016, 100 000 jeunes » en bénéficieront. « Le coût, c’est autour de 418 millions d’euros. Nous espérons en 2017 doubler le nombre de jeunes.  C’est un changement majeur. C’est une révolution pour la jeunesse de ce pays », a déclaré Manuel Valls ce matin sur RMC et BFMTV. Une révolution ? Pas vraiment, puisque la garantie-jeunes a commencé à être mise en place dès 2013 et que sa généralisation avait déjà été annoncée. Aujourd’hui, ce sont 50 000 jeunes à travers toute la France qui en bénéficient : une allocation mensuelle qui peut aller jusqu’à 461 euros, versée pendant un an à chaque jeune âgé entre 18 à 25 ans qui bénéficie d’un accompagnement individuel, d’activités en groupe, de formations, d’ateliers ou bien encore de stages en entreprise.

Lorsqu’il a appris que la garantie-jeunes faisait partie de la loi Travail, Jean-Michel Mourouvin, secrétaire général adjoint du Syndicat National des Métiers de l’Insertion- CFDT, avoue avoir été surpris : « J’avoue que jamais je n’aurais pensé que la garantie-jeunes apparaitrait dans ce projet de loi puisqu’il était déjà prévu qu’elle soit généralisée. C’est un peu sorti du chapeau ».

Jean-Michel Mourouvin est catégorique : la garantie-jeunes est appréciée chez les jeunes suivis et beaucoup réclament d’y être. «  On le voit très clairement dans leurs retours : il y a un taux de satisfaction élevée. Une allocation leur est versée pendant un an et en même temps, ils bénéficient d’un suivi par des conseillers pour leur insertion professionnelle. Beaucoup étaient perdus avant d’arriver dans le dispositif. Cette généralisation c’est une très bonne chose et nous souhaitons l’accompagner ».

« 1000 conseillers Garantie jeunes»

Jean-Michel Mourouvin est tout autant enthousiaste que très vigilant sur les moyens à mettre en œuvre. Et ils sont encore nombreux à manquer : « Les missions locales reçoivent des groupes de vingt, trente jeunes en Garantie, ce qui nécessite des locaux adaptés et ce n’est pas toujours le cas. Beaucoup de ces missions se battent auprès des collectivité locales pour que soit mis à leur disposition des locaux adaptés et suffisamment grands. C’est parfois très difficile notamment dans les zones rurales ou dans les zones où l’immobilier est cher comme en Île-de-France. Et souvent lorsqu’elles tapent à la porte de ces collectivités, chacune se renvoie la responsabilité… »

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Les moyens c’est aussi les conseillers dévolus à l’accompagnement de ces jeunes, un suivi qui doit être à la fois collectif et individualisé : « On estime qu’entre 800 et 1000 postes ont été créés pour s’occuper de la Garantie jeunes dans les missions locales, précise Jean-Michel Mourouvin. Aujourd’hui, 50 000 jeunes en bénéficient. Lorsqu’il y en aura 100 000, chaque conseiller en mission devra accompagner 100 jeunes. Avec 200 000 jeunes à suivre, faîtes le calcul… ».  200 000 jeunes en Garantie jeunes, c’est l’objectif fixé par le gouvernement pour 2017, ce qui fait 200 jeunes par conseiller pour un accompagnement censé être personnalisé…

Quant au budget, ce sont 1600 euros accordés par jeune et par an à chaque mission locale. « C’est un budget qui englobe tout : l’accompagnement personnalisé, la gestion du groupe, les ateliers, l’administratif. Il est clairement insuffisant. Il faut des moyens humains et financiers supplémentaires à la hauteur de la mission qui nous est demandée et que les temps administratifs soient déconnectés », affirme Jean-Michel Mourouvin.

Surcharge administrative

Car la surcharge administrative c’est ce qui pèse justement dans le quotidien des conseillers Garantie jeunes comme Arnaud* qui travaille dans une mission locale d’Essonne (91).

« La Garantie jeunes est un dispositif très très lourd à gérer pour nous car tout doit être justifié. Chaque moment passé avec le jeune doit être prouvé. Pour les dossiers, il y a énormément de documents à collecter pour prouver que le jeune réside bien sur le territoire. Tous les documents doivent être à chaque fois scannés et nommés d’une façon très précise. On doit réaliser une évaluation sociale et remplir une fiche de liaison pour chaque jeune. On doit aussi constamment prouver que les jeunes sont bien présents, les faire émarger pour chaque activité, pour chaque rendez-vous, scanner systématiquement les feuilles de présence en renommant chaque document, les envoyer, et saisir toutes ces informations dans le logiciel. Sans compter les tableaux excel que l’on doit remplir. » raconte Arnaud.

Autant de justificatif exigés par la Commission européenne qui finance, via le Fonds social européen, la Garantie jeunes. « Le problème c’est que ce travail, ce sont les conseillers qui le font alors que nous sommes des conseillers en insertion, pas des assistants administratifs, explique Arnaud. Nous passons les trois quart de notre temps à prouver et justifier, et pendant ce temps nous ne faisons pas l’essentiel de notre mission : accompagner les jeunes en individuel et en collectif. Il se passe plus d’un mois et demi entre le moment où le jeune est reçu pour la première fois et le moment où il rentre réellement dans le dispositif. Nous ne faisons plus de travail social d’insertion mais remplissons des cases pour prouver la rentabilité de nos activités. Il faudrait un agent administratif à temps plein. Chez nous, c’est l’agent d’accueil qui nous aide dans l’administratif ».

Pression, épuisement, arrêts maladie

Arnaud ne compte plus les fois où il a dû travailler le soir et les week-end chez lui. « C’est ce qui s’est passé pour les livrets d’entrée des jeunes lorsqu’ils rentrent dans le dispositifs. Ils n’avaient pas été prévus. J’ai dû les créer moi-même et je les ai fait chez moi ». Ajoutée à la charge administrative, la pression. « Il y a chaque mois des commissions départementales dans lesquelles siègent le préfet et on voit bien que l’attente politique est très grosse sur ce dispositif ».

« Quand je suis arrivé à ce poste, un conseiller venait de partir car il ne tenait plus le coup. Puis, ce sont deux de mes collègues en CDD qui ne sont pas restés, usés eux aussi. Il y a entre dix et quinze conseillers en arrêt maladie dans notre mission locale sur une cinquantaine de salariés, c’est énorme !  Et ce sont parfois des arrêts de plusieurs semaines. Nous avons eu plsuieurs réunions sur les risques psychosociaux mais cela n’a rien donné. Nous sommes tout simplement épuisés ».

Une situation que Jean-Michel Mourouvin connaît bien. « Nous avons des collègues qui nous indiquent régulièrement ne pas pouvoir poser des congés. Cela va être très très dificile de continuer comme ça. Pas question pour nous de tout rejeter en bloc. Nous voulons réussir pour l’intérêt de nos jeunes en grande précarité. Mais il faut nous entendre et vite ». Le représentant syndical sonnera la sonnette d’alarme en commission paritaire avec les représentants des employeurs le 30 mars. L’ordre du jour de la réunion est très clair : surcharge administrative et risques psychosociaux.

Nassira El Moaddem

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