Jusqu’ici la galère des transports publics était bien connue des Franciliens. Mais en voiture, ces deux derniers jours, l’opération escargot menée par les taxis parisiens a transformé le périph et autoroutes en parking géant. Récit.

Lundi, 7h30, Bondy, l’heure à laquelle je sors de chez moi à peu près tous les matins. Mon quotidien c’est la A3, direction Bagnolet, pour rejoindre le périph et le traverser à moitié pour aller Boulogne-Billancourt, de l’autre côté. Chaque matin je quitte une banlieue pour en rejoindre une autre, cependant le passage obligatoire par le périph et Paris est un calvaire. Un calvaire qui passe en temps normal en anticipant, et en cliquant avant sur une ou deux applications qui affichent le trafic en temps réel. Mais ce matin, c’était la grève des taxis annoncée depuis des semaines pourtant. Je ne sais pas comment et pourquoi, mais j’ai oublié. Et c’est la grosse pagaille.

Trop tard pour faire machine arrière, le confort de la voiture, le chauffage, la radio y jouent fortement aussi. Mais à peine entré sur l’A3, c’est déjà un bordel innommable. Trois quarts d’heure rien que pour atteindre le périph. Déjà en temps normal, tout le monde fait la tête à travers chaque vitre, mais là ce sont des visages que je n’ai pas l’habitude de voir. Ce matin j’avais le sentiment d’être littéralement coincé sur le périph.

Sauf que là ce sont les taxis « qui foutent un bordel pas possible ». « Et merde ils nous font chier encore ». Dès 6 heures du matin, des centaines de taxis se sont rassemblés aux aéroports d’Orly et de Roissy dans le but de rejoindre le centre de Paris. Sauf que dès 7 heures, tout était déjà bouché de partout. Opération escargot réussie.

Sacha est artisan taxi depuis 7 ans, il est père de deux enfants, aujourd’hui il était parmi les manifestants. « Je ne manifeste jamais, je suis même le mec qui va plutôt dire faut pas foutre une merde pareille, mais là on n’ a plus le choix, je prends de mon temps pour être là, je perds de l’argent, car j’en ai marre, nous on galère, j’ai fait des crédits, passé une formation pour avoir ce que j’ai aujourd’hui et je suis pas d’accord avec les VTC, c’est injuste, on va nous tuer, j’ai pas voulu aller à Roissy dès 6h, avec des potes on a décidé de venir bloquer directement les plus grands axes pour vraiment foutre le bordel, on est désolé, mais c’est le seul moyen ».

Et des Sacha, ce matin on en voit partout. Longtemps protégée, la profession est aujourd’hui concurrencée par les motos taxis et les sociétés de VTC (voiture de tourisme avec chauffeur), qui ne peuvent travailler que sur réservation, mais que les taxis accusent de prendre des clients à la volée et de faire « purement et simplement les taxis sans supporter leurs contraintes ». L’enregistrement d’un véhicule de VTC ne coûte que 100 euros alors que les licences des taxis se négocient autour de 230.000 euros à Paris. Le gouvernement a bien tenté d’apaiser les esprits en créant une mission de concertation… cela n’a pas suffit.

Ce matin je suis comme tous ces passagers, je me dis : « Pourquoi j’ai pris ma voiture? ». Il y a tellement de bouchon qu’une conversation entre deux automobilistes peut s’engager sans problèmes. Ce que j’ai fait avec un jeune homme immatriculé 93, il vient de Livry gardant, il est exaspéré et dépassé par la situation « C’est encore pire qu’attendre un train dans le froid, être bloqués entre deux voitures, rester en première et ne pas pouvoir bouger, rester immobilisés pendant des minutes, des heures c’est le pétage de plombs assuré, je suis déjà fatigué avant d’arriver au bureau et j’ai mal au crâne rien qu’en sachant dans combien de temps je vais arriver à Porte Maillot ».

Au final porte à porte il m’aura fallu 2 heures 40 et pour arriver à destination, contre 45 minutes habituellement. Au menu : pétage de plombs, sifflage d’essence, mal de tête. Les taxis n’hésitent pas à descendre de leurs véhicules immobilisés sur le périph. De porte en porte, c’est de pire en pire, il y a des bouchons de partout. La journée a été longue…et au retour quelle ne fut pas ma surprise de voir à nouveau des taxis toujours vers 19h accompagnés des forces de l’ordre. Les taxis sont rassemblés entre eux, ça papote, ça rigole, ça mange, tout ça dans une ambiance plutôt bonne même si quelques tensions ont été palpables dans la journée.

Samir a 28 ans , il est originaire de Bobigny et lui aussi est artisan taxi, il est venu aujourd’hui un peu plus tard dans la journée pour manifester et soutenir ses confrères : « On est mobilisés et déterminés à rester jusqu’au bout. On est là, on restera coûte que coûte tant que l’état ne prendra pas en considération nos revendications, c’est une vraie injustice que je combats, c’est pas pour rien si je suis ici à 21h un lundi soir. On est encore là et tant que rien ne bouge, on ne bougera pas non plus. On veut maintenant que l’État prenne ses responsabilités en légiférant, car nous sommes en train de couler à petit feu, ce qu’on veut c’est survivre. Si on est dans la rue aujourd’hui c’est pour notre survie. Notre rue à nous c’est le périph, ce qu’on veut simplement c’est que l’état réglemente le statut de VTC, car si l’Etat ne fait rien, demain, tout simplement, les taxis n’existeront plus ».

Mais le lendemain matin, rebelote, les taxis ont montré qu’ils existaient encore. 

Mohamed Mezerai

 

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