La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! Cette phrase résonne encore dans ma tête. Mes parents avaient 20 ans lorsqu’ils ont quitté le Maroc pour trouver une vie meilleure, laissant derrière eux leur pays, leurs familles, leurs langues maternelles. Mais en vacances au bled tous les étés pour ne pas oublier.

Et moi, un jour de 2006, je suis parti à 6 000 kilomètres voir si l’herbe était plus verte ailleurs qu’en France. Ma mère pleurait toutes les larmes de son corps, en même temps n’ayant aucun mot pour me faire rester. Mes frères et sœurs retenaient les leurs pour essayer de me donner de la force. Mon père me montrait ses mains comme pour me dire : « Regarde, elles ont travaillé dur. » Je me souviens que dans l’avion pour le Canada, je pensais à des champs de coton en voyant les nuages à travers le hublot.

Quatre jours après mon arrivée, j’ai trouvé un emploi – tout ce que j’avais espéré en France – et un appartement en une semaine. Passer de la ZUP d’Argenteuil au Plateau Mont-Royal de Montréal : un choc. C’est bizarre, je ne me suis jamais autant senti autre chose que Français à l’étranger. On m’appelait même « le frenchy ». Mon contrat d’un an fini, il fallait que je rentre au pays. Heureux de revoir ma famille et déçu d’abandonner une vie sans soucis.

On me dit que ça va aller, que la France a changé. On est alors en 2007. J’écris, non pas des articles de presse, mais des milliers de CV et de lettres de motivation qui ne trouvent aucun lecteur. Débarrasser des caves, monter des meubles, faire des inventaires, vider des ordures, installer des câblages… Autant de jobs ingrats que je n’ai jamais refusés, pour prouver que je suis travailleur, par respect pour mes parents.

Et lorsque je suis contacté par des cabinets de recrutement, c’est pour me proposer de tester des médicaments ou des appareils radiologiques. Je suis mort et j’ai donné mon corps à la science ! Chômage et illégalité, le domaine où l’on réussit le mieux en banlieue. La prison, je ne connais pas. Et pourtant, j’ai l’impression d’être dans une cellule de 7m2 où la lumière se fait rare, stoppée par les tours de béton. Alors j’écris encore, mais, cette fois-ci, à un inconnu pour qu’il puisse me donner de l’espoir en attendant ma sortie. Pour m’évader, je passe quelques heures en promenade. Beaucoup de littérature et de musculation en espérant la grâce présidentielle.

On est fiers, paraît-il, de représenter notre ville, notre banlieue, le 92, le 93, le 94, le 95… Comme si on nous faisait des chèques à la fin du mois. La banlieue, on rêve d’en sortir alors que d’autres la fantasment. La banlieue et moi, c’est : fuis-moi j’te suis, suis-moi j’te fuis.

Anouar Boukra

Photo : Plateau Mont-Royal, Montréal

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Anouar Boukra

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