Ourdia, 28 ans, feuillette le programme du colloque baptisé « La parité et la diversité en entreprise : une égalité (encore) sous conditions ». Alors que la salle Colbert de l’Assemblée nationale se remplit d’un public majoritairement féminin, cette chargée de recrutement dans l’informatique explique avoir reçu une invitation. « Dans mon métier, il est important de rester informée de l’état du marché », dit-elle pour justifier sa présence. Si la jeune femme confesse volontiers qu’elle n’attend rien de ce colloque, elle ajoute que « ça ne peux pas faire reculer les choses ».

Fadela Mehal, présidente des Marianne de la diversité et coorganisatrice du colloque, prononce le discours inaugural. Elle y invite les femmes à combattre pour l’égalité et à acquérir de la visibilité. Avec comme levier la politique, car « lorsqu’on décide, c’est plus facile de faire passer ses idées ». Soumia Malinbaum, présidente de l’Association française des managers de la diversité (AFMD) et seconde organisatrice, lui emboîte le pas et estime qu’il faut combattre les discriminations. Une avancée inéluctable puisque selon elle, « le monde de l’entreprise ne peut plus se passer de la diversité ».

Le colloque fait la part belle à Brigitte Grésy, inspectrice générale des Affaires sociales et auteure d’un rapport sur l’égalité professionnelle entre hommes et femmes. Sa première phrase donne le ton du débat : « 30% des femmes sont chefs d’entreprise alors qu’elles forment 47% de la population active. »

Elle est coupée par l’arrivée d’un Jean-François Copé visiblement ravi d’intervenir dans une assemblée majoritairement féminine. Le député-maire de Meaux (77) raconte d’un ton guilleret que cette salle abrite d’ordinaire les réunions du groupe UMP qu’il préside. Il fait face alors à une brochette d’hommes. Il se dit heureux de voir, une fois n’est pas coutume, cette salle investie par les femmes.

Venu réaffirmer son engagement en faveur de la diversité, il explique avoir injecté de la diversité au sein du conseil municipal de la ville de Meaux qu’il dirige. « Rien n’est parfait, reconnaît Jean-François Copé. Il faut partir du haut pour diffuser l’idée que nous avons besoin de femmes qui dirigent. Elles sont indispensables dans les grandes entreprises. Elles ne doivent pas être un gadget. »

Brigitte Grésy reprend la parole et continue de brosser un tableau inquiétant de la situation des femmes en entreprise. Et d’énoncer sa proposition phare : « Ça ne bouge pas au sein des conseils d’administration. On recrute le même que soi. On est dans une logique de cooptation. Les femmes sont invisibles. Il faut instaurer des quotas et obliger les entreprises à intégrer 40% de femmes dans les conseils d’administration d’ici à six ans. C’est une question de justice sociale. » Anticipant les critiques, l’inspectrice générale des Affaires sociales, rassure l’auditoire : « Il ne s’agit pas de promouvoir une incompétente au détriment d’un homme excellentissime. »

Alors que règne l’unanimité, un bémol s’échappe de la salle. Une participante, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne explique que les postes à responsabilité ne sont pas toujours la panacée pour les femmes. Chiffres de l’INED (Institut national des études démographiques) à l’appui elle rappelle que « les femmes assument 80% des responsabilités familiales. Lorsqu’elles occupent des postes-clés, elles boivent deux fois plus que les autres ». Et ajoute qu’il ne faut pas sous-estimer le stress subi par ces executive women. Dénotant avec ce discours alarmiste, quatre femmes épanouies, qui occupent un poste à responsabilité viennent livrer leur témoignage.

Barbara Lavernos, directrice des achats chez l’Oréal, table sur l’exemplarité. « J’en ai rencontré des femmes à des postes à responsabilités avec tout ce qu’il faut pour réussir : des enfants, un mari, un amant », dit-elle en éclatant de rire. Pourtant, les femmes continuent d’adopter les codes masculins. Véronique Rouzaud, de Veolia, raconte que lorsqu’elle travaillait en Angleterre, l’un des dirigeants américains lui a transmis la clé du succès pour sa carrière : « Il faut aller au pub avec les hommes, c’est là que ça se passe. » Soumia Malinbaum se souvient qu’il y’a quinze ans, lorsqu’elle a fondé son entreprise, elle s’est sentie obligée d’arborer des tenues vestimentaires masculines. « Je le dis, j’ai singé les hommes. C’était une manière de me travestir. Mais je n’ai jamais sacrifié ma vie de mère. »

La problématique de la place de la femme en entreprise se déplace sur le terrain des médias. Elizabeth Tchoungui, journaliste, se dit victime du double effet « kiss cool », être femme et noire. Et se plaint tout de go du peu de considération accordée aux filles à la télévision : « Dès que tu es jolie avec un cerveau, les mecs ne s’en remettent pas. » Elle raconte comment elle a refusé de se plier à un « phénomène insidieux ». « Un homme doit avoir un réseau. Une femme un Pygmalion. Le problème c’est qu’on ne sait jamais où débute la promotion canapé », précise-t-elle. Volubile, elle livre pléthore d’anecdotes. Elizabeth Tchoungui semble lasse qu’on lui attribue la présentation de la météo. « Une belle plante exotique doit forcément présenter la météo alors que j’ai présenté des émissions culturelles. »

Soumia Malinbaum me détaille à la fin du colloque ses pistes de réflexion afin que les souhaits formulés ici ne restent pas des vœux pieux. « Il faut passer par la loi et l’injonction contrainte, dit-elle. Les entreprises devront s’y soumettre. Il faut mettre l’accent sur la formation et préparer un vivier. Pour faire sauter les verrous, il faut aussi que les femmes déjà en place dans les centres de décisions, s’impliquent, témoignent et s’entraident. Ce sont elles qui peuvent donner une impulsion. »

Lorsque j’aborde la question des quotas, la présidente de l’AFMD et porte-parole « Diversité » du MEDEF, n’esquive pas et m’explique qu’il s’agit d’« un mal nécessaire ». Le problème de la diversité ethnique est plus délicat à traiter. « Le champ est trop flou. On prendrait en compte les gens originaires des Antilles ? Les gens issus de l’immigration de la deuxième ou troisième génération ? » Pour elle, la clé reste « la prise de conscience. Les enjeux économiques sont cruciaux. Les femmes sont diplômées. C’est se tirer une balle dans le pied que de les discriminer ».

Une analyse que partage Nancy V. Gomez, venue assister au colloque. Elle connaît parfaitement le sujet puisqu’elle fait du lobbying à l’ONU pour améliorer le statut des femmes dans les pays en développement. Elle considère qu’il y’a « une tendance de fond, les femmes s’unissent pour s’imposer. Mais les réseaux de femmes ne sont pas assez puissants ». Pour servir son propos, elle compare ce combat à celui pour la préservation de l’environnement. « Les lois, c’est très bien, mais il faut que il y’ait des avancées sur le terrain. » Elle rêve d’une France qui exclurait – comme le fait la Norvège – les entreprises du CAC 40 si elles n’intègrent pas 40% de femmes dans les conseils d’administration.

Pascale Colisson, coprésidente de l’Association des femmes journalistes (AFJ), venue avec Nancy, se mêle de la discussion. « On ne parle de la femme dans les médias que le 8 mars », déplore-t-elle. Elle explique militer pour que plus de femmes accèdent à la tête des grands médias et ne soient pas cantonnées aux magazines féminins.

Le dernier mot sera celui d’un homme. Dans les gradins, un monsieur qui se présente comme un militant associatif pour les droits de l’homme demande la parole. Sa conclusion après plus de quatre heures de débat ? « Il reste encore des Bastille à prendre. » Un constat partagé par les organisatrices du colloque qui reprendront cette phrase lors du discours de clôture.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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