Comme près de 800 000 jeunes de 16 à 25 ans, Victor a eu l’obligation d’assister à la journée Défense et citoyenneté, anciennement journée d’appel de préparation à la Défense. Pour l’armée c’est une opération séduction qui permet de parader, dépister, recruter ou dégoûter. 

Fort de l’Est à Saint-Denis (93), 8 heures du matin. J’attends avec soixantaine de jeunes que la porte s’ouvre, pour effectuer ma Journée défense et citoyenneté. Une journée qui depuis 1996, remplace les 10 mois de service militaire abolis par Jacques Chirac. Tous ceux qui l’avaient fait avant m’avaient vendu la journée comme un bourrage de crâne patriotique, long et pénible à supporter. Entre ça et une journée de cours, j’aurais opté pour la deuxième solution. Mais étape obligée, il fallait s’y plier.

Personne ne semble se connaitre, les uns écoutent de la musique, les autres parlent avec leurs parents, je vois bien que ça ne réjouissait personne d’être là. Super journée en perspective… Après une vérification des convocations et des cartes d’identité, direction la cantine pour un petit déjeuner offert par la Grande muette. Tout le monde se met à table, personne ne se parle. Comme la moitié de la salle, je discute avec mes potes par Sms, sous la table entre deux gorgées de jus d’orange, pour passer le temps. Elle va être longue cette journée… Tout le monde a fini depuis 10 minutes quand le sergent nous demande de nous lever et d’aller dans les salles. Pour la moitié du groupe, ce sera avec des gendarmes, quant à moi j’ai le loisir de passer la journée avec deux militaires de l’armée de terre. Chacun doit se présenter : mes camarades d’un jour ont entre 17 et 23 ans, viennent de Saint-Denis et des environs, jusqu’à Tremblay-en-France.

Le niveau scolaire varie du Bac pro vente, à l’étudiant en master. Mon voisin a 23 ans et est chauffeur VTC, il a arrêté l’école en 5e. Un autre a 17 ans comme moi, il est déscolarisé depuis 1 an, a eu affaire avec la justice et vit en foyer. C’est là que j’ai pris conscience de la diversité des parcours en banlieue : ceux qui comme moi viennent de filières générales étaient très minoritaires, moi jeune lycéen à Paris je pensais que 50 % des lycéens étaient dans une filière générale.

Après quelques généralités sur la notion de citoyenneté viennent les fameux tests de Français destinés à détecter l’illettrisme. Une dame arrive avec une mallette blindée comme dans James Bond et nous distribue des télécommandes façon code de la route. Nous disposons d’une vingtaine de secondes pour répondre aux questions. La dame nous distribue ensuite un faux programme de cinéma, duquel nous devons extraire certaines informations comme le nom du réalisateur ou l’heure de telle ou telle séance. Personnellement j’ai eu un peu de mal à mon grand étonnement, les questions s’enchainaient trop vite. Pas si simple ce test finalement ! Trois ou quatre participants ont quand même échoué au test, ils seront contactés plus tard pour se voir proposer des cours.

Une fois le test fini, nous avons le droit à une petite présentation sur l’importance de la défense contre les menaces potentielles, notamment terroristes. Les derniers attentats terroristes ? Certains répondent « mai 68 ». Raté, c’était ceux du Rer B à St-Michel en 1995. Les ventres commencent à crier famine. Direction la cantine. Ce midi, c’est frites et Coca. J’en profite pour faire connaissance avec mes voisins de table, certains sont dans le même lycée à Tremblay et ont mis une heure pour venir, soit trois fois plus longtemps que pour aller en cours. La pause se termine et nous repartons dans les salles.

Place à la démonstration de la puissance militaire française et la sieste pour certains. Après une vidéo digne de la propagande soviétique avec des avions de chasse en vol et des militaires en opération, le lieutenant nous expose une carte sur laquelle figurent les bases militaires françaises dans le monde. Vient ensuite la présentation de l’arme nucléaire, ça en devient limite flippant, on a l’impression que la troisième guerre mondiale approche.

Le Fort de l’est est la base des militaires responsables du plan Vigipirate, ceux qui patrouillent dans les gares et les lieux très fréquentés. C’est pourquoi deux soldats en uniforme sont venus se pavaner devant nous. Oui, se pavaner, car le plus gradé nous explique, affalé avec nonchalance devant un bureau les bras croisés comment c’est trop cool d’être militaire, de toucher 6000 € pendant 6 mois pour aller traquer les orpailleurs illégaux en Guyane et de se prendre pour Rambo le reste du temps. Ca donne envie de s’engager… Fier d’arriver avec son Famas à l’épaule, il le fait passer dans la salle. Certains prennent la pose pour se faire prendre en photo. Le lieutenant en profite pour nous répéter trois fois le lieu où se trouve le CIRFA (Centre d’Information et de Recrutement des Forces Armées) le plus proche, mais personne n’a l’air intéressé ce jour-là.

Les instructeurs nous laissent ensuite dans les mains des formateurs de la Croix rouge. Au programme, les gestes de premiers secours. Après 15 minutes sur la position latérale de sécurité, on passe à la réanimation d’une personne après un arrêt cardiaque sur un mannequin. Mon voisin de salle s’ennuie tellement qu’il s’éloigne pour passer un appel. J’ai appris quelques notions, mais si je devais sauver une personne aujourd’hui elle aurait le temps de mourir avant que je me rappelle des instructions.

La journée s’achève alors et chacun repart chez lui. Finalement je m’attendais à plus barbant, même si le coté propagande aura eu raison de mon jugement. J’aurais préféré une journée plus axée sur la « citoyenneté » comme dans l’intitulé de la journée, sachant que l’armée de métier fait son boulot et que la France ne risque plus vraiment d’être attaquée dans l’immédiat. D’un autre côté, cela participe à rapprocher les futurs citoyens d’une armée méconnue, dont on ne parle que lorsque la France est impliquée dans un conflit.

 Victor Mouquet

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