La Courneuve, 93, quartier Verlaine. Ce matin-là, les bénévoles s’affairent à décharger la cargaison de produits alimentaires pour les Restos du Cœur. Patrick, le responsable local, peste contre l’intervention télévisuelle du télégénique président Sarkozy. « Il y a de plus en plus de personnes dans le besoin et cela ne va pas aller en s’arrangeant, affirme-t-il, rien que sur l’aide alimentaire, nous avons enregistré 10 à 15% en plus de bénéficiaires cette année. »

Près du local, un petit camion, aux couleurs des Restos du cœur. A son bord, un miroir, un bac à shampoing, un poster de Coluche et tous les ustensiles nécessaires à la coiffure. Ce camion parcourt depuis près de 10 ans les routes de Seine-Saint-Denis, pour offrir aux plus démunis une coupe, un brushing et de l’écoute. A l’heure où les budgets des foyers sont aussi moroses que l’est Jean-Pierre Gaillard, le chroniqueur de la Bourse, depuis quelques mois, la coiffure et les soins corporels ne sont pas prioritaires. Surtout quand on est une femme, car contrairement aux hommes, ces dernières doivent débourser au minimum 20 euros afin de se faire rafraîchir la toison.

Farid, le chauffeur du camion, est campé devant, en attendant que la dernière cliente sorte. Farid a été embauché pour la campagne d’hiver (de décembre à mars) après les réparations du camion. Ancien coursier en scooter, il connaît tous les raccourcis pour être présent à l’heure. « C’est important pour les gens, ont leur apporte un petit instant de bonheur et quand ils repartent d’ici, c’est toujours avec le sourire. »

A l’intérieur du camion, Jacqueline, les ciseaux à la main, coiffe sa dernière « cliente », la septième de la matinée. « Généralement, confie-t-elle, nous coiffons huit ou neuf personnes au maximum ; hier à Bobigny, ils étaient dix-huit à attendre, j’ai beau me dépêcher, cela reste impossible. » Jacqueline, du haut de ses 67 ans, affiche un sourire chaleureux et offre sa gentillesse et son talent à qui le veut. Coiffeuse à la retraite, elle s’est toujours dit que le jour où elle arrêterait son métier, elle ferait quelque chose pour les autres. « Je coiffais déjà bénévolement des personnes âgées qui ne pouvaient pas sortir de chez elle, dans le XVIIIe arrondissement ; quand un soir à la télé, j’ai vu un reportage sur le camion coiffure des Restos du Cœur, je les ai appelés et depuis trois ans, je coiffe les gens deux matinées par semaine. » Jacqueline insiste : « Tant que je serai en mesure de le faire, je continuerai. »

Madame T. sort de son fauteuil, les cheveux rafraîchis après 30 minutes de soins, « un moment privilégié, rien que pour elle », selon Jacqueline. Elle remercie longuement sa coiffeuse d’une matinée. « Depuis deux ans, je viens régulièrement, nous sommes vraiment contentes qu’ils viennent ici, c’est une chance pour nous. »

Ce salon ambulant est une aubaine pour les plus démunis, les hommes s’y rendent un peu plus gêné que les femmes. Qu’importe, Jacqueline fait tout pour que ce moment soit un instant de plaisir. « C’est un échange, cela leur permet de pouvoir se reposer et d’oublier les soucis un instant pour ne penser qu’à eux. » Et puis, ce ne serait pas un salon de coiffure, si Jacqueline, les autres coiffeuses et Farid le chauffeur, n’étaient pas de précieux confidents. « On parle de tout, ici les femmes et les hommes (plus rares) savent qu’ils seront écoutés, c’est surtout un grand moment d’intimité. »

« Souvent, ajoute Jacqueline, on nous demande conseil. Mes conseils sont ce qu’ils sont, mais je suis l’une des seules personnes à qui l’ont peut dire des choses ; comme cette dame qui la semaine dernière m’a avoué vivre dans une cave avec son enfant de 3 ans. Elle payait 500 euros par mois et 150 euros de charges, pour un local au sous-sol, dans lequel elle ne pouvait pas rentrer son frigo tellement l’entrée était petite. Elle avait peur de la propriétaire, je lui ai dit de se rendre à la mairie, aux services sanitaires, pour dénoncer sa situation. »

Adrien Chauvin

Adrien Chauvin

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