Entre les marchés et les familles rebeus, c’est sans aucun doute une grande histoire d’amour. Gamine, je me souviens que ma mère me trimbalait dans les petits marchés de Sologne et de l’Orléanais. Quand pour la première fois, j’ai arpenté les marchés parisiens, je me suis dit que ceux que je fréquentais auparavant c’était de la rigolade en comparaison. Dans ma région d’origine, il a fallu attendre des années avant de voir arriver un boucher halal. Quand enfin il a pointé le bout de son nez, les parents se sont vite plaints du prix exorbitant de sa viande. Du coup, le boucher halal a vite été remplacé par un autre, puis un autre… Turn-over inédit dans la profession!

Pour les gens de province comme moi, les marchés d’Ile-de-France sont un grand spectacle. Mon préféré : sans hésitation, celui de Saint-Denis. Ça vaut toutes les représentations théâtrales du monde. Ça crie, ça bourdonne, ça pousse, ça s’agite. On s’y bouscule gentiment en s’excusant avec le sourire des jours tranquilles, on palabre sur le prix de la salade qui ne cesse de monter. Noirs, Arabes, Asiatiques, Blancs, tous se retrouvent chaque dimanche sur la place du marché de cette ville du 93. Une tour de Babel.

Un dimanche de ce mois de mars, je m’y suis rendue. J’avais laissé mon caddie à la maison pour écouter ce que ces gens avaient à dire. Arrivée sur la place du marché, j’avise les halles où vendeurs de fruits et légumes, bouchers, boulangers, épiciers, poissonniers et fromagers étalent leurs produits frais pour le bonheur de nos papilles alléchées. Je rencontre un couple, la trentaine, charcutiers artisanaux de profession.

L’épouse s’appelle Nadine. Elle me confie les difficultés qu’ils rencontrent ces derniers mois. « 90% de notre clientèle est antillaise, notamment guadeloupéenne, et on a ressenti durant la crise qui sévissait là-bas que les Antillais achetaient moins. Et puis, par rapport à la même période de l’an dernier, c’est clair qu’on ressent beaucoup la crise économique. Notre chiffre d’affaires a baissé de 20%. Les gens font attention à leur argent et achètent moins. On connaît d’autres commerçants qui ont les mêmes problèmes que nous. » Nadine a le sentiment d’être « abandonnée » : « Évidemment, on s’inquiète pour l’avenir. On a essayé de baisser les prix, mais les clients n’ont plus beaucoup d’argent. Tout le monde leur en prend. On donne de l’argent à tout-va aux grosses entreprises, aux banques, mais les petits commerçants, on n’en parle pas. »

Michel vend les pommes qu’il produit dans ses vergers du Val-d’Oise. Pour lui, les affaires n’ont jamais autant marché : « Nous vendons des produits de base à un prix très correct, donc la crise, moi, je ne connais pas. Tout dépend des produits que vous vendez. » C’est ce que me confirme Zora, qui propose des fruits et aliments exotiques : « Les clients, aujourd’hui, hésitent beaucoup sur ce qu’ils vont acheter. Ils mettent plus de temps à se décider et surtout ils attendent que les prix baissent. Et puis c’est vrai que les gens se rabattent sur les produits de base. » Et d’ajouter, un peu énervée : « Avant, on n’avait pas le choix, mais aujourd’hui, les gens se plaignent tout le temps et préfèrent mettre leur argent dans le dernier téléphone portable à la mode ! »

Pour Christophe, poissonnier souriant du marché dyonisien, les ventes se portent bien. Il avoue avoir dû diminuer les prix : « On n’est pas trop aimés de la corporation parce qu’on a décidé de casser nos prix de vente. Pour s’en sortir, on a été obligés de brader. Mais je peux me le permettre, parce que je travaille étroitement avec les premiers maillons de la chaîne et que j’achète mon poisson à un très bon prix. Tout le monde ne peut pas le faire. » Christophe me fait part du plaisir qu’il a à être ici chaque dimanche : « Les clients attendent que les prix chutent en fin de marché, et c’est normal. Mais il faut voir ceux qui font la queue dès 10 heures du matin et qui savent faire le marché. Et surtout les Maghrébins, qui sont mes meilleurs clients : ils reconnaissent les produits de qualité et savent négocier les prix. »

Il est midi, le marché ne désemplit pas. Les prix commencent à baisser sur les ardoises à craie des commerçants. Dans quelques minutes, les produits seront bradés pour écouler au maximum les stocks. « Moi, je viens toujours au marché vers cette heure-là, car je trouve des produits beaucoup moins chers et surtout frais », confie Monia, une étudiante de 22 ans. Je m’en vais rejoindre le métro quand je vois deux femmes âgées avec des caddies récupérés d’un supermarché, fouiller dans les cageots presque vides que les commerçants jettent sur les trottoirs. En ressortent quelques laitues et tomates fatiguées. Le marché n’a pas la même saveur pour tout le monde…

Nassira El Moaddem

Nassira El Moaddem

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