L’Etat providence, c’est bien, il suffit juste de rentrer dans les cases. Le Revenu de solidarité active, le RSA, mis en place en juin 2009, peine à répondre aux demandes, les prestations versées sont loin de suffire au nombre de dossiers déposés, et en plus, le Haut Commissaire aux solidarités contre la pauvreté s’invite aux réunions de familles en semant la zizanie. Le RSA, défendu bec et ongles par l’ancien président d’Emmaüs, fait partie de ce lot de réformes qui doivent amener à la relance et à la consommation. « Destiné à compléter les revenus, encourager l’activité professionnelle… », il s’adresse avant tout aux travailleurs précaires. Au 31 juillet près de 711 000 personnes avaient déposé leur dossier, Martin Hirsch projette le versement à terme à 2 millions de travailleurs.

Alors pour vous, « public chéri, mon amour », comme disait Desproges, j’ai testé le RSA. Le dossier qui s’imprime aisément à partir d’Internet évite d’avoir à fréquenter la CAF : Capharnaüm A la Française. Remplir le dossier est une formalité, pour nous pauvres pécheurs, coutumiers du fait et habitués à donner sa civilité, ses mensurations et autres numéros toujours perdants au quinté.

Bref, la question « Percevez vous une pension alimentaire ? », je coche « Non ». A la ligne, il est alors précisé « Si non, vous êtes susceptible d’engager une action auprès de vos parents pour obtenir une pension alimentaire. Si vous souhaitez être dispensé de cette démarche, précisez le motif (logé gratuitement par les parents, aide financière versée par eux…) ». Je ne juge pas utile de répondre à la question, n’ayant pas de chèvre pour me lécher la plante des pieds et encore moins Bigeard à proximité.

La prose administrative est postée aux alentours du 15 juin. Le 30 juillet je reçois alors un premier courrier joliment intitulé « Demande de renseignements », à noter l’utilisation du pluriel, qui de suite à tendance à fâcher. S’en suit :

« Monsieur,
Afin d’étudier un droit éventuel au RSA, veuillez faire une demande de pension alimentaire auprès de vos parents.
Restant à votre disposition,
C.C
Votre technicien-conseil »

Je me suis alors décidé. Ce week-end, j’irai visiter mes parents, après tout je ne suis pas descendu les voir depuis près de trois mois. L’air frais me manque et le lapin à la moutarde que prépare rituellement ma mère aussi. Justement, je profiterai de cet instant. Juste au moment où le plat arrivera sur la table, la bête encore fumante, mon père anticipera comme à son habitude, d’un geste précis et délicat, l’approvisionnement en vin. Un vin dont j’ai toujours eu horreur, mais il atténue le goût de gibier.

C’est à cet instant précis où je glisserai, « Papa, maman vous savez j’ai fait une demande pour le RSA. Mais le RSA c’est vous en fait. Vous allez devoir m’aider, puisque comme le stipulent les articles 203, 205, 206 et 207 du Code civil, vous me devez un soutien financier ». Cette formule m’a semblé être la plus appropriée, enfreindre le Code civil fait peur normalement et pose tout de suite les choses, après tout ce n’est pas moi qui l’ai inventé, c’est ce couillon de Napoléon.

Ma mère désespérée d’avoir mis au monde un fils aussi fainéant, me rétorquera sûrement : « De combien as-tu besoin encore ? », et mon père terminera sûrement son assiette en léchant les os du lapin. Les reposant sur la toile cirée, il me sortira probablement : « A ton âge, t’as pas honte de taper tes parents. » Ce à quoi, je répondrai : « Non, c’est la loi, et si vous refusez, la prochaine fois, on se verra au tribunal, c’est à vous de choisir. » Après tout c’est leur boulot, ils n’avaient qu’à y penser. En faisant un enfant, et encore moins durant la phase de conception, on ne pense au Code civil et c’est une erreur. Parents, c’est un boulot à vie.

N’ayez peur pour ma santé mentale, tout cela n’est que pure fiction. Je me suis, en revanche, résolu à appeler le numéro figurant sur cette « demande de renseignements ». Après avoir composé le numéro de cabinet de Brejnev, et appuyer sur 15 touches différentes, j’obtiens enfin une opératrice :

« Je viens de recevoir une invitation à demander une pension alimentaire auprès de mes parents.
– Oui, dit-elle.
– Je n’ai pas l’intention de demander quoi que ce soit à mes parents, ni d’intenter quelque chose auprès d’eux.
– C’est la procédure, monsieur.
– Et alors qu’est-ce que je dois faire ?
– Attendre la suite, vous recevrez un courrier d’ici peu, vous demandant un relevé trimestriel de salaire.
– Je ne dois pas tenir compte de ce courrier alors ?
– Non.
– Mais à quoi cela sert ?
– C’est la procédure, monsieur.
– Elle est donc dissuasive ?
– On peut dire ça, en tout cas n’en tenez pas compte et attendez la suite. »

Madame la procédure et Monsieur Hirsch, sachez que la connerie a pour unique limite celle que lui impose l’intelligence et si vous ne comprenez pas la nature de cette aberration, auparavant révélée par Libération, demandez donc à vos parents…

Adrien Chauvin

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