Après plus de trois ans et demi de lutte et d’occupation de leur usine à Géménos (13), les salariés de Fralib ont signé un protocole d’accord avec le groupe Unilever (Lipton, Elephant). La multinationale s’est engagée à versé 19 millions d’euros afin qu’une soixantaine de salariés puissent reprendre l’entreprise sous forme de Scop. Retrouvez un article que nous avions publié le 19 décembre 2011.

Fralib débouté. Le 17 novembre dernier, la Cour d’appel d’Aix en Provence a rejeté le PSE (Plan de sauvetage de l’emploi) de la firme multinationale. Impliquant aussi le devoir de reprise immédiate du travail. Mais l’industriel refuse le redémarrage des machines. Depuis plusieurs mois il n’a pas payé les ouvriers. Il invoque « de fortes surcapacités de production de thé en Europe » et la nécessité pour la firme « de fermer une des quatre usines européennes ».

La décision de fermer Fralib a été prise car le site est le moins efficace des quatre que possèdent le groupe Unilever: sans le soutien de ce dernier le site perdrait chaque année 9,5 millions d’euros. Olivier Leberquier, délégué CGT s’étouffe devant les arguments de la multinationale : « Nos machines peuvent conditionner jusqu’à 4 000 tonnes. Unilever nous a obligés à baisser notre rendement à 2 500 tonnes environ. » D’après lui, le bilan financier de l’année 2010 est positif : + 5 millions d’euros malgré les deux mois de grève.

La multinationale rachète l’usine et l’appellation centenaire de l’Eléphant dans les années 1970. L’objectif est d’en faire la marque référence en thé et en infusion en France. Le groupe revendique à cette époque la création de produits spécifiques à la demande française comme les thés parfumés aux fruits.

Mais Unilever change de cap. Désormais, la société souhaite uniquement garder une quarantaine de marques dans le monde, afin de gagner en visibilité. A terme, cela signifie limiter les spécificités afin de produire en masse. Lipton deviendrait la seule marque de thé de la multinationale. Question de rentabilité.

« On veut devenir une entreprise modèle ! »

Mais « l’usine Eléphant est rentable avec ou sans l’aide d’Unilever » revendique Olivier Leberquier, le délégué CGT. Les ouvriers en sont persuadés. Pour eux le calcul est simple. Le point d’équilibre pour être rentable c’est les 1 000 tonnes de production. Et ils sont certains de pouvoir les atteindre car 90% de ce qui sort de l’usine part dans les grandes et moyennes surfaces françaises. Les circuits de ventes et les consommateurs sont déjà là. L’objectif des Fralib c’est que l’usine devienne « le capital des salariés ». Elle serait gérée par un comité de travailleurs en coopération avec son futur repreneur. « On veut devenir une entreprise modèle ! » Déjà quelques prétendants frappent à la porte…

Leur volonté : qu’Unilever, le propriétaire de l’usine,  laisse six machines pour continuer à faire tourner la fabrique. Des machines performantes qui sont le fruit d’un savoir-faire technique développé durant des années à Gémenos. Autre point, l’Eléphant souhaite que la multinationale laisse à disposition ses circuits de ravitaillement en matières premières le temps de la transition. Car le projet de Gémenos va plus loin que l’appropriation de l’usine.

L’Eléphant durable

En reprenant la marque Eléphant, les Fralib souhaitent relancer la machine dans le sens de la qualité. D’abord en privilégiant l’agriculture française. Une grande partie des produits de base peuvent être cultivés ou sont déjà cultivés dans le pays tels que le tilleul, la menthe et la verveine. Ils souhaitent travailler en collaboration avec la filière agricole afin de prévoir désormais une production de qualité, pourquoi pas même bio, adaptée aux besoins de la confection du thé. La visite de l’usine est assez surprenante de ce point de vue. Des dizaines de bidons d’aromes, barrés par les symboles inflammables et dangereux pour la nature, s’entassent sur les étagères. Depuis 2003, la firme a remplacé une partie des arômes naturels par de l’artificiel.

L’autre objectif est de privilégier les circuits courts et de tenter l’expérience du commerce équitable. Actuellement, lorsqu’Unilever importe de la matière première venue du Sri Lanka ou du Kenya, le thé « se balade » un peu partout en Europe avant d’arriver à Gémenos. L’idée serait de faire venir directement le produit au port de Marseille. Ce qui devrait réduire considérablement les coûts et participerait au développement durable.

« Le projet alternatif »

Concrètement, les ouvriers réclament une table ronde nationale avec les Ministères de l’Emploi, de l’Industrie et de l’Agriculture afin de parler de la fermeture de l’usine et des conséquences sur la région PACA. Les ministres sont restés muets ou se sont dédouanés de tout intérêt dans cette discussion face aux demandes répétées des syndicats. Le projet alternatif proposé par les Fralib nécessiterait pourtant un regard. Ils projettent de relancer des productions agricoles aujourd’hui désaffectées. Les matières importées arriveraient directement par le port de Marseille-Fos-sur-Mer. Un vecteur permettant de participer à la relance de l’activité industrielle de la côte. On peut envisager qu’en termes d’emplois, l’initiative portera ses fruits.

Les Fralib voient grand. Ils sont idéalistes, peut-être. « Le projet alternatif », comme ils le nomment , n’est pas encore totalement abouti. Il reste un long chemin à parcourir avant d’espérer la réalisation d’une telle entreprise. Néanmoins, l’acharnement de ces ouvriers invite à l’optimisme face à l’ambiance globalement morose et défaitiste qui prévaut aujourd’hui dans le secteur. Pour preuve le mot d’ordre des Fralib : « l’Eléphant vivra ! »

Charlotte Cosset

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