Chez Ana, comme chez d’autres femmes d’origine africaine, il y a des dimanches où flotte en l’air un parfum de fête. Tôt le matin aidée par ses filles, Ana met les petits plats dans les grands pour accueillir ses invités exclusivement féminins. L’atmosphère est alors imprégnée d’une fine et douce odeur de plats africains. Sur un fond sonore constitué de chant de griot, le bissap, boisson très prisée en Afrique de l’ouest, coule à flot. Ailleurs, la réception minutieuse aurait sans doute pu faire penser à un événement spécial. Ailleurs peut-être… Car ici mère comme fille s’apprêtent à recevoir la tontine.
Ancrée dans les sociétés africaines depuis des lustres, la tontine est une association de personnes qui décident de créer mettre de l’argent en commun. Ana explique son fonctionnement : « Depuis que je suis petite la tontine existe. En Afrique toutes les femmes sont dans une tontine. Ça leur permet d’ouvrir un petit commerce par exemple. Ici à Paris, la tontine ça nous permet surtout d’économiser ou d’avoir de l’argent tout de suite. Le principe est simple. On se réunit entre copines et on verse régulièrement la même somme d’argent. Ça peut être 100 euros, 50 euros, 20 euros ou même 10 euros. La tontine dans laquelle je suis, on ne garde pas l’argent. On n’a donc pas de trésorière. On se réunit tous les troisièmes dimanche du mois, on fait un tirage au sort pour savoir qui va ramasser la somme totale réunie. Si ton nom est tiré, tu organises un petit truc chez toi le dimanche qui suit. »
Durant ces réceptions, les adhérentes qui peuvent être une dizaine voire une vingtaine se retrouvent. Parées de leur plus beaux boubous et bijoux, elles échangent ainsi dans un brouhaha, sur la famille, le travail et des petits soucis du quotidien. Et parfois, il arrive aussi qu’elles dansent.
Une solidarité humaine et financière
Au-delà de l’accès à un prêt d’argent sans taux ni règle stricte puisque tout est basé sur la parole donnée, la tontine offre alors aux femmes l’opportunité de resserrer les liens amicaux. « La tontine ce n’est pas seulement une histoire d’argent. C’est aussi un prétexte pour se voir parce qu’ici à Paris on n’a pas le temps de se voir ni de rendre visite à toutes les copines. Alors on rentre dans une tontine pour ne pas se perdre de vue. Ça nous permet de se réunir et d’oublier les soucis quotidiens », raconte Ana.
Ainsi lors des évènements importants de la vie, tels que les mariages, naissances ou décès, les membres de la tontine manifestent une solidarité humaine et financière. « Si l’une d’entre nous a un problème, on se rend tous chez elle. Et celles qui ne peuvent pas venir délèguent une personne. Par exemple, si l’une d’entre nous a perdu un proche, on peut envoyer deux ou trois personnes pour aller lui souhaiter les condoléances. On se cotisse 5 euros ou 10 euros, selon les moyens de chacune, et les personnes que l’on a envoyées donne la somme réunie à la personne endeuillée. »
La tontine source de conflit
Cependant, bien que la tontine soit une bonne expression de la solidarité entre les femmes, celle-ci peut être aussi source de conflit. Il arrive qu’une des adhérentes ne respecte pas sa parole donnée. « En fait la raison pour laquelle on ne garde pas l’argent, c’est pour éviter que l’une d’entre nous parte avec », explique Ana. Ou que les femmes se disputent simplement par jalousie. À ce sujet, c’est la fille d’Ana qui s’exprime. « Il y a eu une fois où le nom de maman avait été tiré. Les autres ont dit que c’était de la triche, car celle qui a fait le tirage était une bonne amie de maman. Et comme par hasard lors de la réception de maman personne n’est venu, car les invités se sont trompés de date. »
Toutefois Ana nous l’assure, les querelles ne durent pas vraiment longtemps. «Parfois on se chamaille, mais cela ne va pas bien loin. » En effet cette fois-là tous les invités étaient bel et bien au rendez-vous. Ana a alors reçu son dû et les adhérentes se sont toutes amusées. Le soir tout le monde est rentré chez soi en espérant être la prochaine sur la liste.
Mohamed K.

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