Le très chic campus de HEC à Jouy-en-Josas, dans les Yvelines, abrite les réjouissances. Fraîchement rénové, le bâtiment blanc aux armatures de métal apparentes, a même un côté rétro, très seventies, avec ses murs à hublot orange. La pluie battante n’aura pas découragé les nombreux participants. Une pluie qui, vendredi, dernier jour de la manifestation patronale, s’acharne sur le mobilier extérieur et les tentes transparentes.

L’amphithéâtre Richelieu accueille un débat intitulé « La liberté au féminin ». Il est 9 heures, la salle lambrissée se remplit peu à peu. Les rangs sont majoritairement occupés par des femmes, bien mises, conformes à l’image CSP+ renvoyée par l’auditoire. Parmi les intervenants, Caroline Loeb, l’inoubliable interprète du tube « C’est la ouate » dans les années 80. Parée de longues boucles d’oreilles en argent et de sautoirs autour du cou, la chanteuse fait connaissance avec les autres en attendant que le débat commence. Le public, discipliné, lit les journaux mis à disposition, Le Figaro, la Tribune et les Echos.

Une journaliste, micro en main, patiente, triture son carnet de notes, s’amuse avec son caméraman. Une blogueuse s’énerve sur son ordinateur portable et tente désespérément de capter le réseau WIFI. D’autres pianotent plutôt sur les touches de leur Blackberry. Dès que Rama Yade, secrétaire d’Etat chargée des sports, sobrement habillée d’un tailleur noir et d’un tee-shirt blanc, pénètre dans l’amphithéâtre, les flashs des appareils photo crépitent. Et les caméras de France 2 filment l’entrée de la jeune ministre. La journaliste s’approche de l’estrade et la complimente même sur sa beauté.

Le débat est animé par le journaliste Thierry Debaille. Celui-ci commence alors que le siège de Yamina Benguigui est toujours vide. Facétieux, il laisse Frédéric Hadjadj, philosophe, s’exprimer en premier : « Pour ne pas être politiquement correct, la parole est donnée à un homme. » S’ensuit un long développement sur l’échec du féminisme. Une défaite des féministes, dû au fait qu’elles « ont revendiqué des choses sur l’échelle de valeurs masculines au lieu de les contester ; elles ont voulu porter la culotte ». Sa condisciple philosophe Michela Marzano ne se prive pas de titiller la fibre aristotélicienne du philosophe en expliquant qu’elle ne comprend pas la pertinence de sa citation.

La cinéaste Yamina Benguigui se glisse dans la salle, un quart d’heure après le début du débat. Elle s’installe à la place qui lui est dévolue et relit ses notes, main sur la tempe. La longue démonstration philosophique s’achève. Caroline Loeb, féministe convaincue, prend la suite et s’excuse « de ne pas savoir parler comme ça pendant dix minutes ». L’animateur du débat la présente sous son étiquette de chanteuse et actrice. Elle regrette de voir sa carrière réduite à « deux métiers objets plutôt que sujets » et pointe la misogynie inconsciente du journaliste.

Sous les applaudissements de quelque deux cents auditeurs, Caroline Loeb décline ses multiples identités professionnelles. Et insiste sur sa casquette de « metteur en scène ». Un métier où « il faut prendre le pouvoir et où le chef doit assumer sa place ». Le philosophe, décidemment provocateur, ajoute « qu’être metteur en scène, c’est de la maïeutique, un équivalent de sage-femme », et déclenche les rires dans l’assistance.

Caroline Loeb reprend la main et explique que « le gros problème c’est le porno et que ça irradie sur beaucoup de choses, la mode par exemple ». Elle déplore également « le déni et la condescendance dont sont victimes les femmes qui ont des problèmes. Et voudrait autant aider les femmes battues du 16e que les filles qui se font violer dans les banlieues. »

La cinéaste Yamina Benguigui rebondit sur le sujet et évoque à son tour les femmes maghrébines de banlieue. Elle évoque « Aïcha », son dernier téléfilm qui dépeint une jeune fille issue de l’immigration, dont « le seul projet de vie est de franchir le périphérique ». Elle impute la relégation des communautés immigrées au poids des us et coutumes et à « la reconstitution du Big Brother qu’est le village ». La place des femmes immigrées telle qu’elle la raconte est peu enviable. Yamina Benguigui évoque des femmes déracinées, dépressives, invisibles. Le combat en faveur de la pilule par exemple n’arrive pas jusqu’à elles. Dans les années 80 et 90, ces femmes, au contact d’amies françaises, se saisissent de certaines revendications et mènent « leur propre combat pour couper avec leurs familles ».

La fondatrice de la marque de vêtements Stella Cadente, Stanislassia Klein, prend la suite et choisit de livrer des anecdotes personnelles. Elle déplore que sa fille de 17 ans déclare, péremptoire, « pour plaire aux garçons il faut être bonne ». Le journaliste Thierry Debaille s’interroge à voix haute et demande « ça veut dire quoi, bonne ? ». La styliste traduit pudiquement l’adjectif par « belle ».

Pendant ce débat sémantique de haut vol, Yamina Benguigui, dissipée, griffonne un mot à l’attention de son assistant assis dans les premières rangées de l’amphi. Stanislassia Klein se livre à une analyse des progrès des hommes en matière de beauté et s’extasie sur les « jeunes hommes qui ont les cheveux longs à la sortie des lycées, revendiquent leur minceur dans leurs jeans moulants et portent des tee-shirts roses décolletés sans être traités d’homosexuels ». Caroline Loeb ne peut réprimer un « arrête, tu m’excites ».

Au premier rang, la journaliste visiblement admiratrice de Rama Yade, cesse de torturer son carnet de notes et essaie désespérément de prendre en photo la ministre avec son téléphone portable. Quitte à le retourner dans tout les sens.

Rama Yade doit conclure la conférence-débat. Elle se lance dans une tirade dans laquelle elle brocarde le traitement infligé à la jeune athlète sud-africaine Caster Semenya, soupçonnée d’être un homme. Elle dénonce « un procès en sorcellerie ». Elle évoque son statut d’icône de la diversité et explique que « pour prendre le pouvoir il faut être jugée à l’aune de ses compétences. Je ne veux pas être posée là juste pour colorer la photo ». Et explique qu’il ne faut pas jouer la carte de la caution diversité : « C’est dangereux car quoi qu’on fasse, on est ramené à son origine. » Lors des questions-réponses, la ministre raconte qu’elle est sans cesse renvoyée à son statut de femme. Et que des personnes ne se privent pas de lui rappeler : « Les enfants, il va falloir s’y mettre et ne pas tout sacrifier à la politique. »

Après deux heures de table ronde, l’assistance se disperse, certains quittent leurs sièges, Yamina Benguigui a même déjà chaussé ses imposantes lunettes de soleil. Une foule d’admirateurs se presse pour apercevoir Rama Yade, discuter avec elle. Elle s’éclipse pourtant rapidement. Nullement décontenancés par la disparition éclair, les participants continuent de deviser et de s’échanger des cartes de visite. Les plus chanceux recevront une invitation à aller voir le spectacle de Caroline Loeb, remise par l’intéressée elle-même. L’université d’été du MEDEF, c’est aussi le lieu idéal pour étoffer son réseau.

La cafétéria devient le centre névralgique de la vie mondaine sur le campus de l’école de commerce. Le député-maire de Meaux, Jean-François Copé, la traverse au pas de charge. Pendant ce temps, les participants prennent place sur les chaises transparentes au design impeccable et déjeunent. Offert dans un coffret en carton, un « class’croûte », composé d’un sandwich, d’une salade quinoa/légumes bio, de pommes en sachet découpées en quartiers et d’un gâteau en dessert. Comble du chic, les couverts se mettent également à l’heure bio. Ils ne sont pas en vulgaire plastique non recyclable mais en bois.

En attendant la fin de l’averse, les gens se massent à l’intérieur du bâtiment. Les plus vaillants s’élancent sur le chemin boueux et rejoignent leurs voitures. D’autres attendent que la navette affrétée par le MEDEF les ramène au siège de l’organisation patronale à Paris.

Faïza Zerouala

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