Lorsque je pense aux Turcs de France, je ne peux m’empêcher de me remémorer ce portrait de ce grand monsieur moustachu, à l’élégant chapeau posé sur la tête, vêtu d’un manteau de laine vert, aux traits fins et aux yeux bleus pénétrants. Le portrait de ce monsieur que je voyais tous les mercredis matins, perché en haut d’une armoire de notre classe d’arabe dans ma Sologne natale, je le reverrai à Istanbul des années plus tard, lors de mon séjour académique sur les rives du Bosphore. C’était celui de Mustafa Kemal Atatürk.

Car cette salle de classe que l’on utilisait pour nos cours d’arabe, dispensés par un professeur marocain envoyé par le royaume chérifien, était elle aussi fréquentée par nos camarades turcs qui y recevaient, un peu plus tard dans la journée, les cours de leur langue maternelle. Cette salle, qui se situait dans un préfabriqué, où l’hiver, disons-le, nous nous « gelions les miches », m’a marquée à vie. Chaque mercredi matin, les lettres calligraphiques arabes côtoyaient sur le tableau noir l’alphabet turc. Je me demandais toujours comment une langue qui paraissait à l’oreille si compliquée et qui avait l’air de ressembler à celle de nos parents, pouvait s’écrire simplement en lettres latines ? A l’image des deux épiceries du quartier, arabe et turque, ces deux cultures dans cette salle de classe cohabitaient tranquillement.

Malgré la méconnaissance que l’on a, en France, de l’identité des immigrés turcs, ceux-là alimentent, c’est le cas de le dire, depuis longtemps, notre quotidien : qui n’a pas été sauvé à 23 heures par l’ « ekmek » (pain en turc) de l’épicier du quartier ? Qui ne s’est pas goinfré, en sortant de boîte, d’un adana kebab au goût délicieusement épicé ? Les communautés turques installées en France ne se réduisent bien sûr pas à ces aspects coupe-faim. Les Turcs, ce sont aussi, la confection, le bâtiment, l’investissement immobilier, des PME et un réseau associatif extrêmement dense.

Vendredi 20 février, je décide d’aller interroger quelques turcs sur leur vie à Paris, leur attachement à leurs origines et leurs aspirations. Je saute dans le bus numéro 47, direction le quartier turc de la capitale, rue du Faubourg-Saint-Denis. Dans le transport, j’aperçois un homme, la quarantaine à peine, lisant le plus populaire des journaux turcs, Hürriyet, « liberté » en turc. Je m’approche de lui et lui demande s’il accepterait de répondre à mes questions pour un article sur les immigrés turcs à Paris.

D’entrée de jeu, Emin, qui n’a pas souhaité être pris en photo, annonce la couleur : « Je ne suis pas turc, je suis kurde », lance-t-il tout fier. Originaire de Mardin, ville du sud-est turc, arrivé en 1987 après avoir passé une douzaine de jours en transit en Italie, Emin me raconte son arrivée en France : « J’avais 18 ans, c’était la première fois que je quittais mon pays, que je venais en Europe. Je ne parlais que le turc et je n’avais que 3500 francs en poche, dont le tiers a servi à payer le passeur. » Une fois à Paris, Emin demande le statut de réfugié politique. Au bout de six mois, il est régularisé et s’installe doucement: « J’avais trouvé une place dans un foyer à Gonesse, dans le 95. J’y suis resté deux ans. Je vivais avec des Turcs, des Kurdes, des Arabes. On s’entendait très bien. Et j’ai trouvé du travail assez facilement dans la confection et plus tard dans le bâtiment. »

Lorsque je lui demande de quelle nationalité il se sent, Emin répond sans hésitation : « Je me considère avant tout comme un Français. J’adore la France. Quand je rentre en Turquie en vacances, la France me manque très vite. Et puis ici, je me sens libre. Là-bas, il y a des choses dont on ne peut parler, comme exprimer notre identité kurde. » Aujourd’hui, Emin, marié à une Française d’origine kabyle, est gérant de café dans le quartier de la Gare de l’Est, une réussite dont il mesure le parcours difficile : « Ce n’était pas facile pour moi. J’ai dû me battre, économisé de l’argent pendant des années. Mais c’est une caractéristique des Kurdes et des Turcs : nous avons besoin d’avoir des responsabilités, de prendre des risques et de nous battre pour cela. Aujourd’hui, beaucoup ont monté leur affaire dans l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment ou le tourisme. »

Si Emin se sent français à part entière, il garde tout de même des liens avec ses origines : « Je reste proche de mes racines, car ici, on peut facilement les perdre. On se retrouve à l’occasion du Bayram*, durant les fêtes kurdes mais aussi à Noël. A la maison, on fait le sapin car je ne veux pas que mes enfants soient différents de leurs camarades. » Je l’interroge sur la candidature turque à l’Union européenne : « Pour moi, la Turquie est déjà européenne. Si l’Union n’en veut pas, c’est que la Turquie est un pays musulman et qu’elle deviendrait, une fois entrée, le deuxième plus grand pays d’Europe. C’est dommage, car du point de vue stratégique, la Turquie serait un avantage pour l’Europe. » Et que pense-t-il de la très faible attention médiatique portée aux Turcs en France ? « Les communautés turques ne sont arrivées que récemment, alors que les Arabes, par exemple, en sont à la troisième voire à la quatrième génération, répond-il. Il faut encore du temps je pense. »

Nassira El Moaddem

*Bayram: fête de l’Aïd en turc.

Nassira El Moaddem

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