Il est 18h30. Samir* a le ventre vide depuis l’heure lointaine du petit-déjeuner. Comme c’est son premier jour de travail chez Lidl, difficile de parler de pause à son formateur. « Le rythme était infernal » se souvient-il. Il faut penser à tout retenir ; les codes, le jargon, les dates d’inventaire, les noms. «Je ne pouvais plus tenir sans rien avoir avalé. Manger était devenu une obsession», avoue Samir. N’en tenant plus, discrètement, il finit par poser la question au chef du magasin. Rires aux éclats. Celle-ci interpelle hilare le responsable de réseau : «Vous entendez ça, Samir a faim et voudrait manger». La  réponse du formateur est sans appel : « Sachez que moi, je ne déjeune jamais ». Samir se souviendra de cet épisode à chaque fois qu’il verra son ancien formateur prendre son repas – et tout son temps – à la brasserie d’à côté.

Des humiliations comme celle-ci seraient fréquentes au sein de Lidl. « On a tous des histoires de ce genre » prévient Samir, ancien responsable de réseau en Seine-Saint-Denis : « Nos formateurs ont été malmenés à leur arrivée dans la société, alors à leur tour, ils se vengent sur les nouveaux entrants. C’est à la limite du sadisme et du harcèlement moral ».

Samir se souvient de Noémie*, une collègue responsable de réseau. L’un de ses magasins devait être réimplanté. Pour cette opération d’ampleur au cours de laquelle les rayons changent de place durant la nuit, les collègues des départements voisins viennent en renfort ; très tôt.  Seulement, le supérieur hiérarchique de Noémie lui aurait, pour la discréditer, sciemment indiqué un faux horaire.   « La veille, notre responsable téléphone à Noémie pour lui demander d’arriver vers 8h30, raconte Samir. A son arrivée, les collègues, déjà en magasin depuis l’aube, la dévisagent, l’air de dire ‘’pour qui se prend-elle ? On fait le sale boulot à sa place et elle arrive, comme une fleur, à l’ouverture du magasin’’. Tout le monde était si épuisé et remonté qu’aucune explication de sa part n’aurait été valable. C’était impossible de rattraper ça. Elle ne l’a pas supporté et a quitté l’entreprise quelques mois plus tard. C’est une de leur stratégie pour éviter d’avoir un groupe soudé qui pourrait s’allier contre eux et leurs méthodes. Ils nous montaient progressivement les uns contre les autres.»

« Au fur et à mesure de ma formation, j’ai été mis dans la confidence de certaines pratiques » témoigne Samir. « Lorsque j’étais chef de magasin, on m’a demandé de faire pression sur les caissières. De victime, je suis passé à bourreau » ironise-t-il. « On me demandait d’imposer des charges de travail que je savais irréalisables, de surveiller le taux de productivité des caissières. Lorsque l’un des employés ne faisait plus l’affaire, on devait le pousser à la faute en le mettant principalement sur des tâches ingrates, comme le réapprovisionnement du rayon des surgelés, ou celui des fruits et légumes le matin. Il y avait également la punition de la caisse ; rester débout toute la journée. Mon responsable m’a même suggéré de placer des produits périmés après le passage d’une employée qui venait de finir son rayon » conclue-t-il.

Pendant près de six mois, les futurs responsables de réseau suivent une formation durant laquelle ils sont testés. Ils occuperont tour à tour l’ensemble des postes de la chaîne ; de caissier employé libre- service à responsable de réseau en passant par chef de magasin. « Nous étions sans cesse épiés. Seul le négatif était repéré. On s’adressait à nous sur un ton dégradant » raconte Samir. « Les formateurs voulaient savoir s’ils auront à faire à des rebelles ou à de bons petits soldats. Ils testaient notre résistance au stress, à la pression et aux situations de management hors-normes.»

Sonia*, ancienne responsable de réseau à Paris, confie : « Lorsque l’on m’a transmis mon premier planning, j’ai naïvement fait remarquer qu’il n’y avait pas de jours de repos. On m’a répondu que c’était normal. J’ai eu un rythme infernal pendant des mois avant d’avoir droit à un jour de repos par semaine. Cela était censé nous préparer à tout accepter ; gérer quatre à six magasins, travailler près de 80 heures par semaine, être d’astreinte téléphonique 24h sur 24, se déplacer en pleine nuit à cause des alarmes de magasins et celles du système de réfrigération ».

Dès les premiers jours de formation, les nouvelles recrues se retrouvent coupées de leurs proches, de leur environnement habituel. « Les amis nous en veulent. Au dernier moment, j’ai dû annuler la soirée d’anniversaire que des amis m’avait organisée. Mon responsable voulait faire un point un vendredi soir à 100 km de chez moi. Tout est fait pour nous isoler » témoigne Samir. 

Sonia confirme : « Je sortais de chez moi vers 6h du matin pour n’y retourner qu’à minuit voire 4h du matin les jours d’inventaire et de réimplantation. Avec ce rythme, on devient vite aliéné. On ne vit plus vraiment dans le monde réel mais dans la bulle Lidl. Les collègues deviennent nos nouveaux amis, on reste entre nous. Finalement, tout fini par nous sembler normal ; nos voisins vivent la même chose que nous. Cela fait penser à ce que l’on pourrait vivre dans une secte. On se sent comme pris au piège. Lorsque j’ai été entendue par la police judiciaire à propos de la discrimination à l’embauche, j’ai eu l’impression de trahir mes collègues et mes responsables en disant la vérité. J’ai eu le sentiment d’avoir été corrompue par un bon salaire et une belle voiture ».

« Une fois, l’on m’a demandé si j’avais pris mon après-midi parce qu’il était 18h et que je m’apprêtais à quitter le magasin. J’y travaillais pourtant depuis 6h du matin » raconte Samir.

De nombreux responsables de réseaux ont tenté d’alerter plusieurs fois le siège à Strasbourg. Dans ces courriers, ils y dénoncent les dysfonctionnements de la direction régionale de Barbery, en Picardie, et le changement de gestion depuis l’arrivée du nouveau directeur, M. T.  A la tête des magasins de l’Aisne, de l’Oise et de l’Ile-de-France, l’ancien responsable de réseau devenu directeur régional de Barbery semblait détenir « les pleins pouvoirs.»

« C’était devenu une véritable république bananière. Il a commencé par nommer sa propre sœur au poste d’adjoint chef des ventes. Nous n’avions pas compris cette subite promotion d’autant plus qu’elle avait les pires états d’audits sur ses magasins » raconte Sonia. Et quand les employés ont demandé par courrier des explications au siège : « Nous avons eu droit à une chasse aux sorcières dont l’objectif était d’identifier les auteurs des courriers anonymes ».

Depuis l’affaire de discrimination à l’embauche de candidats étrangers (lien article n°1 ?), M. T. fait la tournée des magasins de la région. Il amasse attestations et témoignages d’employés « pour prouver son innocence ». Après sa garde à vue le 28 juin dernier par la police judiciaire de Creil dans l’Oise, « il s’est même organisé une manifestation de soutien » s’amuse Sonia. « Ce directeur est un pur produit Lidl. Le candidat parfait pour incarner le management particulier du groupe. Un fils d’immigré portugais  pour refouler les candidats étrangers à l’embauche ; personne ne parlerait de discrimination »,  avance Samir avant de poursuivre : « Je le plains. Il l’ignore mais il est aussi  victime du système ».

Mona Choule

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