Salariés depuis des années dans ce très chic café-restaurant de l’Ile de la Jatte, des travailleurs sans-papiers, soutenus par la CGT du 92 et Droits Devant !, ont entamé samedi une grève illimitée. Le Neuilly Bondy Blog y était. L’Ile de la Jatte, c’est le ghetto dans le ghetto, un îlot protégé par la Seine et entouré des quartiers les plus chers de Neuilly, Courbevoie et Levallois. Le Café de la Jatte est bien connu des habitants de Neuilly : il fait partie du top 10 des restaurants du fameux « Triangle d’Or », où se retrouver entre-soi (Le Fouquet’s, Apicius, etc…).

Il est difficilement accessible sans voiture ou sans taxi (depuis Paris, un métro, puis un bus, puis de la marche à pieds), camouflé dans un quartier résidentiel (pas la moindre boutique à l’horizon !) et des prix prohibitifs. Habituellement, le dimanche midi, Le Café de la Jatte est rempli de familles s’offrant un brunch, de couples venus se délasser après un jogging sur les quais et de personnalités du spectacle et de la politique vivant dans les environs. Nicolas Sarkozy himself en est un habitué.

Aujourd’hui, l’entrée offre un spectacle incongru : elle est décorée de drapeaux de l’association Droits Devant ! et de la CGT. Car ce café fonctionne en fait depuis des années avec des travailleurs sans papiers qui, comme leurs collègues de la chaîne Chez Papa (spécialités du Sud-Ouest) et de quelques autres entreprises de restauration de la région parisienne, travaillent, payent des impôts, cotisent, mais sont en permanence sous la menace d’une expulsion. Je suis allée à leur rencontre.

Ils sont une dizaine, dans la salle principale du Café de la Jatte, accompagnés par des responsables de la CGT et de Droits devant ! Ils s’appellent Souleymane, Moussa, Sarr… des prénoms peu répandus à Neuilly. Ils sont venus du Mali dans les années 90, pour travailler. Leur grève a commencé samedi. Ils sortent de l’ombre pour réclamer leur régularisation. Je leur demande quelles sont leurs revendications : « Nous voulons des papiers ! », disent-ils tous. Tout simplement. Ils expliquent qu’ils travaillent depuis plusieurs années, l’un d’eux est même là depuis 13 ans ! Ils reçoivent tous les mois une fiche de paie. A l’embauche, ils ont, affirment-ils, donné des papiers prêtés par des amis en précisant au patron qu’eux-mêmes n’en avaient pas. Tous sont formels : oui, le patron le savait. Il connaissait leur vrai nom. « Depuis dix ans pour certains, alors, vous pensez… ! »

Ils n’ont donc pas de carte Vitale. Pas même de numéro de sécu. Quand ils sont malades, ils paient en espèce, et ne se font jamais rembourser. « Et si vous avez un accident de voiture en sortant ? – On fait attention… Mais si l’un de nous doit être hospitalisé, il devra payer de sa poche. En cash. » C’est tout le paradoxe des travailleurs sans papiers : ils contribuent aux finances publiques en payant des impôts de toutes sortes, des cotisations salariales (maladie, retraite, contribution au remboursement de la dette sociale… la fameuse CRDS de vos fiches de paie) sans en toucher le bénéfice qui leur est dû.

Ils me racontent leur quotidien : ils vivent à Boulogne ou à Montreuil, et mettent plus d’une heure pour venir chaque matin. Ils commencent à travailler à 8 heures et finissent à 23 heures, avec une « coupe » comme on dit dans la restauration, de presque 3 heures. Mais pendant cette coupe, il n’y a rien à faire sur l’Ile de la Jatte, ils rentrent donc chez eux puis reviennent. En tout, ils passent plus de 4 heures par jour dans les transports ! Ils travaillent 5 jours d’affilée, pour 2 jours de repos. De ce côté-là, le patron est réglo. L’un d’eux me demande si je viens souvent manger ici. Je lui réponds qu’un brunch à 35 euros, c’est un peu cher à mon goût, même s’ils sont excellents… Très fier, il me répond : « Les brunchs, c’est lui qui les fait ! », en désignant un de ses collègues. Celui-ci ajoute : « Oui, 300 à 400 couverts tous les jours ! »

Je leur demande : « Bon, avec plus de 10 ans d’ancienneté, et les heures supp’ que vous faites, vous devez avoir un bon salaire, non ? » Les cuisiniers se regardent en souriant, comme si j’avais fait une bonne blague. J’insiste : « Quoi, en 13 ans, vous avez dû être augmenté un peu ? » Non, jamais. Pas d’augmentation, et pas de paiement des heures supplémentaires non plus, me disent-ils. Je leur demande si le paiement des arriérés d’heures supp’ est une de leur revendication : « Oui, non, pourquoi pas. Notre salaire, c’est 1200 euros, à peu près. Le chef de partie gagne un peu plus, le commis, un peu moins. On n’en veut pas à notre patron : lui, il est gentil, hein… On veut juste des papiers pour continuer à travailler en paix ! Même le maire (Jean-Christophe Fromantin) défend notre cause !» Une responsable de la CGT intervient : « Oui, on reçoit beaucoup de soutien. Le patron a pleuré hier, ce n’est pas facile pour lui, cette situation. » Je lui demande, en taquinant, s’il a pleuré en pensant au manque à gagner ou à ses employés sans papiers ? Pas de réponse.

Justement, le patron, Luc Peyronnel, est assis à l’une des tables, dans la salle du haut, en mezzanine, contemplant son établissement vide. Je monte l’escalier pour aller lui parler. Il semble vraiment chamboulé. Il me propose de m’asseoir. « Quand vous avez embauché vos cuisiniers, vous saviez qu’ils étaient sans papiers ? – Non, évidement non ! Comment aurais-je pu le savoir ? Ils m’ont donné des papiers en règle ! – Vous ne vous doutiez pas que ces papiers n’étaient pas à eux ? Ils disent que vous le saviez. – Non, je ne le savais pas ! Ils ne me l’ont jamais dit ! Tous mes salariés sont déclarés, je paye des charges pour eux, ils reçoivent un salaire, des fiches de paie. C’est une grève illicite ! Ils réquisitionnent le Café ! –Moi, j’ai pu entrer sans problème, je n’ai pas l’impression qu’ils réquisitionnent. Si ? – Ils font grève, il n’y a plus personne en cuisine… Moi, je ne suis pas une chaîne, ce café, c’est mon associé et moi… »

Son associé, Gilles Caussade, arrive et demande qui je suis. Je me présente. « Bondy.. ? Blog… ? » Il ne s’attarde pas sur mon cas, il parle d’une avocate, et d’attaquer un journal… Je demande au patron si je peux le prendre en photo, il soupire, désemparé : « Je ne sais plus ce que je dois faire, moi… »

Des voix montent d’en bas : un client mécontent d’être privé de déjeuner interpelle les grévistes : « Si ça continue, avec des gens comme vous, et ce genre de méthodes, plus personne ne voudra entreprendre en France. Vous réquisitionnez un lieu privé. C’est scandaleux ! Le patron va fermer, vous serez bien avancés. Vous ne pensez pas à lui ? » Des représentants de la CGT lui expliquent que c’est un moyen pour obtenir la régularisation de ces travailleurs. Les cuisiniers sont en grève, la grève est un droit… Le client s’énerve : « Je ne suis pas contre le droit de grève, je suis contre l’occupation d’un lieu privé ! »

J’interviens, pour lui expliquer que l’occupation n’est pas le terme qui convient, que simplement, le personnel est en grève, donc, qu’il n’y a rien à servir aux clients. Il rouspète : « Vous prenez les gens en otages » Si être pris en otage, c’est ne pas pouvoir manger dans son restau préféré pendant quelques jours, je parierais qu’Ingrid Betancourt aimerait bien être prise en otage de la sorte… « La France a des milliers de déficits, ajoute-t-il. A cause de vous, on va finir par tout délocaliser ! »

Le responsable de la CGT lui répond que la restauration est un secteur qui ne peut pas délocaliser. « Et qui fait donc de la délocalisation sur place, en embauchant des étrangers sans papiers ? » Il part sans faire plus d’histoires, l’ambiance est relativement sereine. On est quand même à Neuilly. Ce lundi matin, Jean-Claude Amara de Droits Devant !, joint par téléphone, me dit que des sans-papiers en grève se sont fait frapper par des « gros bras des patrons » en Seine-Saint-Denis.

En sortant, le client, qui refuse que je donne son nom, poursuit : « Il ne faut pas caricaturer : ce ne sont pas les riches Blancs d’un côté et les Noirs exploités de l’autre ! » Pourtant, dans son communiqué de presse, la CGT du 92 n’hésite pas à parler d’« apartheid ».

Marlène Schiappa (Neuilly Bondy Blog)

Marlène Schiappa

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