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Ils ont des visages graves, les joues creuses, les yeux cernés, paraissent faibles et forts à la fois, certains sortent tout juste de l’adolescence, d’autres approchent la soixantaine. Ils sont déterminés dans leur combat, n’ont plus rien à perdre. Pendant plusieurs années, ils ont travaillé en silence, acceptant d’être exploités par des patrons véreux qui profitent de leur situation précaire. La clandestinité ils n’en veulent plus, ils ont décidé d’agir au vu de tous. Eux, ce sont les sans-papiers de l’usine Sofa Brick, entreprise située à Gonesse (95) qui fabrique à la chaîne des pâtes feuilletées.

Sur la centaine de salariés qui travaillent dans cette société, ils sont une soixantaine de sans-papiers qui ont ont cessé tout travail depuis une semaine. Ils occupent nuit et jour le site afin d’interpeler les pouvoirs publics et l’opinion sur leur situation de séjour en France et leur conditions de travail : « Moi, cela fait dix ans que je travaille dans cette boîte, s’exclame avec un bon français le porte-parole des grévistes. Treize heures par jour, sept jour sur sept, avec 30 minutes de pause déjeuner, pas le droit d’aller au WC, la machine ne s’arrête jamais, on doit être à son rythme, les plus anciens touchent 1 000 € nets par mois pour 150 heures de travail mensuelles. Les nouveaux arrivants perçoivent 500 € nets par mois pour le même nombre d’heures… »

Tous ont la même histoire, ils viennent du Mali ou du Sénégal, ont laissé femme et enfants, sont venus par air ou par mer. Il y a Mahamadou qui est arrivé en France il y a six ans : « Je suis venu avec un visa touriste. Rapidement j’ai trouvé du travail dans cette usine. Depuis, je paie mes impôts, je cotise aux différentes caisses, mais malheureusement je n’ai rien en retour : je ne peux pas me soigner, je n’ai pas droit aux Assedic… Je n’ai que des devoirs mais aucun droit ! Pendant ce temps-là notre patron profite sur notre dos, ils nous exploitent car il sait qu’on ne peut pas se révolter. Aujourd’hui, on n’a plus rien à perdre, on veut être régularisés et que le droit du travail soit respecté dans notre usine. »

Ils comparent leur patron à un négrier des temps modernes ; un des sans-papiers insistent : « Le 23 mai dernier, on s’est rassemblés devant le lycée René Cassin afin d’alerter les lycéens sur notre situation, on leur a expliqué qu’à deux pas, il y avait un esclavagiste qui se croit encore au temps où les Noirs étaient considérés comme de la marchandise. On veut que les gens sachent qu’actuellement, au pas de leur porte, des sociétés se comportent comme des voyous. »

Une partie des habitants de cette commune et certaines associations ont été sensibles à l’action des sans-papiers, une solidarité s’est mise en place en leur faveur, comme ce couple de sexagénaires, propriétaire d’une maison à Gonesse, qui insiste avec véhémence pour que ces grévistes soient régularisés au plus vite : « Nous sommes de tous cœur avec vous, soyez forts, ne baissez les bras. » Un autre habitant se propose de les aider à distribuer des tracts et les voitures passant devant l’usine en grève klaxonnent systématiquement en marque de sympathie. Le proche magasin Leclerc a même décidé de leur distribuer des produits alimentaires.

Concernant le volet judiciaire, vendredi 23 mai, le juge du TGI de Pontoise a rejeté le recours de l’employeur qui souhaitait que les grévistes quittent le site. Parallèlement, les sans-papiers, représentés par la CGT et la Ligue des droits de l’homme, ont déposé collectivement une demande de régularisation auprès de la Préfecture du Val d’Oise. À un passant qui proteste contre cette grève, un des sans-papiers l’interpelle : « Nous faisons le travail que personne ne veut plus faire. Si demain nous partons, qui va faire ce sale boulot ? »

Chaker Nouri

Chaker Nouri

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