Première mobilisation à Saint-Denis. Ils étaient entre 250 et 300, mercredi 13 avril, à avoir pris part au mouvement de contestation « Nuit Debout ». La manifestation ne devait commencer officiellement qu’à 18 heures mais des aménagements avaient été effectués comme la mise à disposition de tentes par la mairie pour accueillir, au pied de la Basilique, des salariés, des chômeurs, des professeurs, des étudiants, des sans-papiers, des précaires… En somme, tous ceux qui réclament le retrait du projet de loi Travail et ceux qui se sentent victimes de discriminations et d’inégalités.
Amel est la première à venir s’exprimer au micro. Au Bondy Blog, elle explique que c’est la visite, la semaine dernière, du président de la République qui a été l’élément déclencheur. « François Hollande est venu à Saint-Denis mais pas pour nous voir nous. Il est allé à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, dit-elle. C’est une école publique, avec beaucoup de moyens, mais à laquelle les enfants de Saint-Denis n’ont pas accès ». Lors de son intervention au micro, Amel parle d’un président « venu rencontrer la future bourgeoisie »L’établissement accueille en fait des filles dont les parents, grands ou arrières grands-parents ont été décorés de la Légion d’honneur. Un symbole vécu comme un véritable « mépris » par des parents d’élèves et des instituteurs de Saint-Denis. « Nous n’en voulons pas aux jeunes filles qui y étudient, nous précise Amel, mais à l’institution bonapartiste installée en milieu populaire ».
« Département poubelle »
Saint-Denis est l’une des villes les plus peuplées du département, avec plus de 110 000 habitants, mais les Dionysiens souffrent de la détérioration de leurs services publics ainsi que d’un manque de moyens financiers et humains.  « À la rentrée 2014, une vingtaine de classe, sur tout Saint-Denis, n’avaient pas d’instituteur pour commencer l’année scolaire. On a demandé aux parents de reprendre leurs enfants et de rentrer chez eux », raconte Saskia, mère de famille et membre du « Ministère des Bonnets d’âne ».

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Un membre du « Ministère des Bonnets d’âne » porte le bonnet créé par le collectif.


Ce collectif de parents d’élèves a été créé en novembre 2014 pour réclamer plus d’effectifs afin de combler les postes d’instituteurs non remplacés et pour obtenir des solutions plus durables que les « contractuels, sans formation de professeur, envoyés par Pôle Emploi ». Sibylle, membre des « Bonnets d’âne », évoque une situation catastrophique pour tout le monde : « C’est aussi violent pour eux [les contractuels non formés à l’enseignement, NDLR]. Il faut avoir envie d’être enseignant. Ils sont envoyés dans des villes qu’ils ne connaissent pas, devant des classes de 25 élèves sans y être préparés… Au bout de quelques jours, ils démissionnent et les enfants voient sept ou huit adultes se succéder ». Aurélie, professeure des écoles, surenchérit : « On est un département poubelle, un département test. Les dirigeants pensent qu’on ne mérite pas de moyens supplémentaires ».
Selon le « Ministère des Bonnets d’âne », un élève de Saint-Denis perdrait plus de 400 journées de cours, sur toute sa scolarité, à cause de ces dysfonctionnements. Un recours a été déposé auprès du Défenseur des droits et celui-ci a reconnu que les enfants de Saint-Denis étaient victimes d’inégalités : « En étant confronté à des classes sans professeurs lors de leur rentrée puis à des enseignants contractuels affectés tardivement ou à une succession de remplaçants et de contractuels, les élèves de Saint-Denis ont été placés dans une situation défavorable aboutissant à une rupture du principe (…) d’égalité des usagers devant le service public ».
Ce mercredi 13 avril, les parents d’élèves et les instituteurs de Saint-Denis avaient été appelés à occuper les écoles de la ville et du 93 avant d’organiser un « pique-nique de la colère » devant les mairies. Né à Saint-Denis, d’autres « Ministères des bonnets d’âne » ont vu le jour en Seine-Saint-Denis, à Saint-Ouen et Montreuil notamment.
Discriminations multiples
Si à Paris le mouvement « Nuit Debout » s’est crée de façon informelle pour se structurer ensuite, le mouvement de dionysien est le résultat d’un appel commun par des acteurs institutionnalisés : CGT, Jeunesses Communistes, SUD, Droit au logement, etc. Didier Paillard, le maire communiste, est d’ailleurs passé brièvement peu avant 18 heures, heure du début du rassemblement. La manifestation de Saint-Denis a également concentré de multiples revendications propres à la ville. Ainsi, certains réclament des logements pour les familles de la rue Corbillon, qui n’ont « toujours pas été reconnues victimes après l’intervention du Raid », ainsi que pour les familles de la rue Catulienne sans logement depuis l’incendie de leur immeuble il y a deux semaines. Une sinistrée de la rue Catulienne a d’ailleurs raconté au micro qu’elle dormait depuis une semaine dans le métro faute de relogement.
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Mamadou, en France depuis 2008, se bat pour obtenir ses papiers.


Dans le rassemblement, il y avait aussi la coordination 93 de lutte pour les sans-papiers et parmi eux, Mamadou. Ce père de famille d’origine malienne habite à Sevran depuis son arrivée en France, en 2008. Il nous relate avoir enchaîné les petits boulots et nous rapporte ses difficultés à obtenir sa régularisation. Il dénonce également l’hypocrisie de certains employeurs. « Dès que tu demandes de l’aide à ton patron ou une boîte d’intérim [pour obtenir des papiers, NDLR], ils te virent sans ménagement », déclare-t-il. Mamadou nous indique qu’il a participé à de nombreux mouvements d’occupation depuis 2008. « Quand on n’a pas de papiers, personne ne nous écoute. On aimerait vivre, travailler, voyager normalement sans avoir la crainte d’être expulsé à tout moment, ajoute-t-il. Nous avons besoin de soutien pour sortir de cette galère ! »
Paris VIII au premier rang
Les étudiants de Paris VIII sont, eux, au centre de la mobilisation contre le projet de loi Travail. On les reconnaît au petit rectangle rouge accroché à leur veste. « On en a raz-le-bol de se prendre des lois liberticides dans la gueule depuis des années et personne ne fait rien », souffle Camille, 19 ans, étudiant à l’Université de Saint-Denis. Il dénonce également les violences policières subies ces dernières semaines. « Ça fait trois semaines qu’on se fait taper dessus. Un de nos camarades a été récemment embarqué lors d’une manifestation. Il est en garde à vue actuellement », poursuit-il.
À ses côtés, Marine, habitante de Saint-Denis et responsable de la section NPA de Paris VIII. « C’est bien de se mobiliser sur son lieu d’études, je suis venue car c’est la première. J’ai envie de savoir si, à Saint-Denis, ça va dépasser les milieux militants comme c’est le cas à Paris » dit-elle. « Les Nuits Debout expriment des revendications plus larges que la loi El Khomri, déclencheur du mouvement, du coup les débats sont vraiment intéressants ».
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Ici, le rectangle rouge, emblème de la contestation des étudiants de Paris VIII. Pour certains, il s’agit d’un carton rouge adressé au gouvernement.


Toute la soirée, les participants se succèdent au micro pour exprimer des revendications avant tout locales. À Saint-Denis, comme à République, le public écoute religieusement, applaudit chaque prise de parole, le tout dans une ambiance populaire ponctuée de pauses musicales et de distributions de nourriture. La « Nuit Debout » a passé le périph’ sous le nom de « Banlieues Debout », avec plus ou moins de succès. D’autres rassemblements sont prévus le 15 avril à Créteil, Fontenay, le Blanc-Mesnil, Mantes-la-Jolie et les Lilas.
Texte : Kozi Pastakia / Photos : Anne-Claire Dufour

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