D’après des chiffres de l’INSEE et de l’APCE (Agence pour la création d’entreprises) publiés par la nouvelle PME, 6 millions de Français ont le désir de créer leur entreprise, en moyenne 300 000 entreprises sont créées par an – une sur deux disparaissant dans les cinq ans. Dans les quartiers populaires où le chômage atteint 20 % en moyenne, la création d’entreprises est deux fois plus importante, mais ces dernières mettent la clé sous la porte plus rapidement, dans les trois ans suivant leur ouverture.

Plus touchés par les discriminations en tous genres et les différentes formes de précarités du monde du travail (CDD, intérim…), nombre de banlieusards adoptent la fameuse devise « entreprends et bats-toi », devenue célèbre depuis qu’un MC (un MC est un rappeur pour ceux qui ne savent pas) en a fait un hymne. Le monde de l’entreprise est complexe et les lois du marché auxquelles il obéit, tant décriées aujourd’hui, cachent des éléments qui échappent parfois aux entrepreneurs. Il y a toujours des imprévus (humains ou logistiques) qui viennent contrecarrer le plan prévu.

Parmi ces entrepreneurs des quartiers populaires, deux ont attiré notre attention : Aziz Senni avec BAC (Business Angel des Cités), le premier fond d’investissement dédié au développement économique des banlieues, et Rudy accompagné d’Eric, qui ont créé Jonstomp, équipementier en sport de combat.

Le projet Jonstomp a mis quatre ans pour voir le jour. A l’origine de cette aventure, il y a Boris, le frère de Rudy. Celui-ci pratiquait la boxe thaïlandaise à un certain niveau et à un moment, désireux de se professionnaliser, il lui fallait trouver un financement. En même temps, les équipements proposés à l’époque n’étaient pas à leur goût. Pourquoi ne pas créer sa propre marque d’équipementier ? Le projet était lancé.

Durant quatre ans, ils font face à de nombreuses difficultés pour mener à bien leur projet : « Il y a les démarches habituelles : trouver des aides, faire les business-plans, démarcher les banques avec tous les préjugés qu’elles ont nous concernant. L’un des conseillers nous a renvoyés à des stéréotypes du genre « Vous êtes antillais ! Mais votre truc c’est plus le zouk. Quel rapport avec votre projet ? » En plus, à côté, t’as les tentations du quartier, l’argent facile. Mais bon, la rage nous a fait tenir jusque-là. »

En août 2008, leur société Jonstomp voit le jour avec un capital de 10 000 euros. Pour y arriver, les petits boulots cumulés ont permis de prendre un crédit. En parallèle et preuve aussi que la détermination qu’un homme peut l’emmener là où ses jambes ne peuvent pas, Rudy titulaire d’un CAP pâtissier parvient à intégrer un cabinet d’avocats ! « En fait, je lisais dans mon coin. Je travaillais le jour et le soir, j’apprenais le droit. Un jour à l’agence d’intérim, l’une des femmes qui travaillait là-bas m’a orienté vers un cabinet d’avocats qui cherchait quelqu’un, en me disant « t’as pas de diplôme en droit mais je sais que tu peux y arriver ». »

Changeons de registre avec BAC. Business Angel des Cités, fondée par Aziz Senni en janvier 2008 avec un capital de 5 millions d’euros – en décembre 2009, 15 millions supplémentaires seront injectés, faisant un total de 20 millions d’euros). Il y est allé et y va toujours au culot : il charme les « grands » du monde économique et financier afin qu’ils investissent dans sa société de capital risque, Claude Bébéar, Eric de Rothschild, Gérard Worms et bien d’autres.

« Je ne suis pas parti les voir pour faire la manche, c’était du business que je leur proposais. Certes, ils n’allaient pas faire le coup du siècle mais en même temps, ils ne perdraient pas d’argent. » Et c’est ainsi que BAC a vu le jour. « BAC, un petit clin d’œil à la brigade anti-criminalité, pour dire que si dans nos quartiers nous avons besoin de sécurité, nous avons aussi besoin de coups de pouce. Un bac c’est aussi un bateau qui permet de traverser un fleuve, c’est symbolique. »

Les objectifs affichés par Aziz Senni vont au-delà de la simple sphère économique : « D’ici dix ans, nous souhaitons faire émerger des pépites qui auraient tout déchiré avec leur société. Nous voulons faire sortir des quartiers des modèles de réussite. Aussi, nous visons à influer sur le nombre d’emplois dans les quartiers populaires et enfin créer des déblocages dans l’esprit des gens, faire tomber des clichés. »

Depuis la création de la société, huit projets ont été lancés ou soutenus par BAC. Entre autres : Inaya, une société de produits « cosmétiques multiethniques », Ecolotrans, transport écologique de marchandises, ou encore Sago, qui confectionne les magnifiques polos de la gendarmerie (maintenant vous ne regardez plus les gendarmes comme avant). Cinq autres projets sont en attente de confirmation parmi lesquels on retrouve un projet de crèche, un autre dans le domaine du luxe ou encore un concept de distributeurs automatiques de barres céréalières biologiques et équitables. Si vous pensiez que BAC, ce n’était que des projets de grecs, chicken et autres kebabs, vous vous trompiez.

Après sa création, Jonstomp a sollicité la société BAC. Mais la collaboration entre les deux entités n’a pas connu la même trajectoire que celle BAC avec Sago ou Inaya. En plus du projet d’équipementier, Rudy et Eric avaient développé celui d’un magazine d’arts martiaux. Leur dossier avait été validé par les membres du jury de la BAC et un fond de 330 000 euros leur avait été promis.

Mais très vite l’aventure a tourné court : « Ils (BAC, ndlr) ne nous versaient pas l’argent. Il fallait à chaque fois justifier nos demandes par de nouveaux business-plans. On arrivait avec des documents bien spécifiques et ils ne savaient pas ce que c’était ! En fait, à un moment, il semble qu’ils se soient aperçus que notre projet dépassait leur domaine de compétences. Également, on était dans une relation purement sociale du genre « On va vous aider, vous les petits jeunes de banlieues » », racontent Eric et Rudy.

« Jonstomp était un bon projet mais ils n’ont pas écouté les conseils que leur ont donné des conseillers de haut vol. La seule faute que nous pouvons reconnaître c’est qu’en termes de pédagogie, on n’a pas suffisamment fait entendre nos conseils », explique Aziz Senni. Quoi qu’il en soit, l’aventure Jonstomp qui a mis quatre ans à voir le jour, s’arrêtera là pour Eric et Rudy qui vont déposer le bilan dans quelques jours alors que leurs carnets de commandes sont pleins. « La moralité de cette aventure, c’est qu’on n’aurait pas dû abandonner certains réflexes utiles de la banlieue qui nous auraient permis de leur dire « zut » au moment où il le fallait ».

Interrogeons-nous à présent sur les motivations réelles des individus et sociétés qui investissent dans Business Angel des Cités. « Qu’ils le fassent par conviction ou pour se donner bonne conscience, je m’en fous un peu, répond Aziz Senni. Ce qui importe c’est que les entrepreneurs qui viennent nous voir réussissent leur business, créent des emplois, démontrent que la banlieue est une richesse pour notre économie et pour notre pays. Après, c’est possible que certains investisseurs mettent de l’argent dans BAC pour renvoyer l’ascenseur. »

Existent-ils des désaccords lors des délibérations décidant le soutien ou non des projets ? « C’est deux mondes sociaux qui se rencontrent, avec des codes différents, donc, oui il y a des moments de débats. Nous sommes cinq à décider si nous acceptons le projet ou pas ; il suffit qu’un seul ne soit pas d’accord pour que le projet soit refusé », affirme Aziz Senni.

Finalement, on s’aperçoit qu’il en va pour les entrepreneurs des quartiers populaires comme partout ailleurs. Le sentiment n’a pas sa place, du moins pas au moment de signer le prêt. Certains idéalisent ces sociétés comme BAC qui iraient tels des chevaliers blancs prendre l’argent aux riches pour le redistribuer aux pauvres. Ils ont tout faux. Les lois du marché priment, « business is business ! », et « pis c’est tout » comme dirait l’autre…

Aladine Zaiane

Aladine Zaiane

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