On est dimanche et il ne fait pas très beau. Le temps idéal pour jouer à un jeu que je viens de recevoir : « Plan social, le jeu préféré des grands patrons », comme il est écrit sur la boite. Chaque joueur incarne un actionnaire. Le but est de licencier tous les salariés pour avoir le droit de délocaliser en Chine. Et j’ai choisi mon frère de 18 ans pour coactionnaire. Je distribue à chacun de nous deux sept cartes qui correspondent à des salariés dans des différents secteurs d’activités : agroalimentaire, commerce et vente, BTP, nouvelles technologies. Le jeu s’arrêtera quand l’un des joueurs n’aura plus de cartes ou atteindra un total de 200 points. C’est l’actionnaire totalisant le moins de points qui gagne.

Je commence la partie et je licencie une hôtesse d’accueil dans l’agroalimentaire à deux ans de la retraite, mon frère surenchérit avec une ouvrière non qualifiée, castreuse de maïs. Mon frère comprend vite le truc et me sort une carte spéciale : travailleuse sans papiers, effet charter, le gouvernement vous félicite : vous gagnez le droit de rejouer dans le secteur d’activité de votre choix.

Après trois coups – un responsable des accidents de travail, un esclave de chantier et un patron –, je sors à mon tour une carte spéciale. Le proctologue, dix points, et je lis tout haut la carte : « Vous le licenciez et c’est le joueur suivant qui l’a dans le cul. » Il pioche quatre cartes et passe son tour. Vous annoncez le prochain secteur d’activité. Mon frère me regarde fixement, il rit jaune, je crois que la blague du proctologue ne lui a pas plu. Mais je suis encore dans la course à la délocalisation. Commerce et vente, huit points, une directrice des ventes et des abus de biens sociaux.

Pendant un bon moment, ma main reste sur la pioche et j’ai de plus en plus de salariés. L’Asie s’éloigne de moi. Pilote de transpalette dans l’agroalimentaire, c’est la victoire, il gagne la partie. Je suis déçu, je n’aime pas perdre. Mais de toute façon, c’était impossible de remporter le voyage en Chine, j’avais la carte John-Harvey Marwanny : on ne licencie pas le génialissime capitaine d’industrie. Vous pourrez uniquement transmettre cette carte à un adversaire après avoir joué la météorologue ou un salarié protégé. C’est un peu normal, c’est sous ce pseudonyme que se cache le créateur de « Plan Social ».

Avec 54 cartes, ce jeu ressemble à peu de chose près à « Uno », il est vendu 12 euros dans le commerce. De son coté,  la société de distribution Arplay peut se frotter les mains. Sorti au mois de novembre dernier, en un mois « Plan Social » était déjà en rupture de stock, selon son patron Stéphane Daniel et réédité à 10 000 nouveaux exemplaires.

Spécialiste du développement personnel sans douleur, Marwanny excelle dans  « l’épanouissement individuel le plus absolu ». Après différents ouvrages comme « commuNIQUEZ efficacement avec LES AUTRES », « Réussir ses courses », « Lettres d’insultes » ou encore « 365 jours pour réussir », « Plan social » s’inscrit dans la même logique. Jeu cynique ou objet de contestation sur les nombreuses délocalisations en France, ses futurs adeptes devront s’armer de beaucoup d’humour et d’un dixième degré. Pas sûr qu’il fasse passer le temps aux employés de l’entreprise de lave-linge Fagor-Brandt de Lyon. Le jeu des patrons, ici, c’est plutôt l’essoreuse.

Anouar Boukra

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