En mai 2015 sortait aux éditions Les Liens qui Libèrent un livre intitulé « À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? Manifeste pour une économie pluraliste ». Un petit ouvrage de combat qui va au-delà des querelles de chapelles entre scientifiques et plaide pour une science ouverte et démocratique.

Co-signé par plusieurs chercheurs issus de diverses disciplines allant de la sociologie à l’économie, cet essai militant a pour objectif de pousser un « cri d’alarme sur les dangers que l’on encourt à laisser un unique courant de pensée confisquer le débat ». Il part d’un évènement : en décembre 2014, Jean Tirole, célèbre économiste, envoie une lettre à Geneviève Fioraso, alors secrétaire d’état chargée de l’Enseignement supérieur et de la Recherche pour faire retirer « une réforme qui avait pour seul but de reconnaître dans l’université un espace de d’expérimentation en rupture avec la pensée économique dominante ». La secrétaire d’état s’exécute. Les auteurs y voient un soutien politique aux penseurs « mainstream » de la science économique. Ce terme recouvre le courant dominant devenu problématique dès lors que sa domination n’est plus seulement scientifique, mais aussi « institutionnelle et politique ». Il est composé de scientifiques dits « néoclassiques ». Ce courant, né à la fin du XIXe siècle cherche à élaborer une « théorie mathématique du marché pour faire de l’économie une science exacte », ce que les auteurs réfutent, notamment par l’exemple de la crise de 2008 que ces penseurs « mainstream » furent incapables de prévoir. Il tend également à opérer une césure franche avec d’autres sciences comme la sociologie. L’ouvrage milite pour faire entendre une autre voix, celle d’une économie ouverte, interdisciplinaire, pluraliste, avec l’idée d’ « hybrider l’économie aux sciences humaines et sociales », notamment en créant un nouveau domaine « économie et société ».

La dictature du « mainstream »

livre_galerie_454Les auteurs dénoncent une science économique structurellement dominée par les penseurs « mainstream ». Entre 2000 et 2011, à peine 10,5% des « professeurs », plus haut grade universitaire ne faisaient pas partie du courant de pensée dominant. Ils évoquent un « verrouillage systématique » de l’accès à ce corps de métier. Les maîtres de conférence « hors mainstream » sont mieux représentés, mais ce sont bien les professeurs qui ont un rôle structurant à l’université.

Ils s’attaquent également à la « section 05 », seule section du Conseil National des Universités (CNU) à représenter l’économie. Composée à 50% de professeurs et à 50% de conférenciers, elle est renouvelée tous les 4 ans, les deux tiers des membres sont élus par leurs pairs et le tiers restant est nommé par le ministère. On devine aisément quels chercheurs sont le plus représentés, sachant qu’un courant doctrinal majoritaire peut entériner toute mesure par un vote. Enfin, ils remettent en cause la hiérarchie des chercheurs par les revues dans lesquelles ils publient, considérant ce classement trop souvent arbitraire et peu représentatif des qualités des scientifiques.

Vers une nouvelle section : l’espoir déçu

Dans ce contexte, les voix dissonantes en économie ne peuvent se faire entendre dans la « section 05 ». Il faut donc en créer une nouvelle. En décembre 2014, Geneviève Fioraso accepte dans un premier temps, elle s’appellera « Institutions, économie, territoire et société », et se voudra ouverte. La réaction de l’establishment scientifique est violente. Le président de la « section 05 » menace de démissionner. Le figaro rapporte les propos de doyens de facultés qui évoquent « une section fourre tout » pour les « ratés » et les « frustrés du système universitaire », allant même jusqu’à ajouter que « la ministre s’est faite rouler par les gauchistes ». Ambiance. En janvier, la secrétaire d’état se rétracte. Depuis, à la fac rien de nouveau. En économie, on le sait, il n’y a pas d’alternative.

Ce manifeste est un ouvrage militant, qui renvoie à une pétition en ligne, disponible sur le site de l’AFEP (Association Française d’Economie Politique). Il s’éloigne des querelles de chapelles entre chercheurs enfermés dans leurs tours d’ivoire, car les économistes, depuis plus de trente ans, murmurent à l’oreille des gouvernants. Et s’ils disent toujours la même chose, c’est une menace pour la démocratie.

Mathieu Blard

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