En lisant la première partie du pacte pour la compétitivité de l’industrie française, encore appelé « rapport Gallois » (Louis René Fernand Gallois, énarque et diplômé d’HEC actuellement Commissaire général à l’investissement), je ne peux m’empêcher de repenser au slogan détourné de Nicolas Sarkozy aux élections présidentielles de 2012 : « la France morte » au lieu de « la France forte ». En effet le rapport de 74 pages commence par une sorte de bilan que les déclinologues des années 2000 ne renieraient pas : la France régresse. Qu’on le veuille ou non, c’est un fait. Dès les années 90 un sketch des Inconnus, comme de nombreux rapports autrement plus sérieux, nous avaient mis en garde.

Mais longtemps les personnes politiques françaises sont restées dans le déni. Par manque de lucidité? Par manque de courage politique ? Parce qu’ils étaient dépassés par l’ampleur de la tâche ? Parce ces personnes sont elles- mêmes en déclin? Parce que dépourvues de moyens ou d’idées pour agir ? Parce que intimement convaincues qu’il faille résister aux marchés? Parce que même dans le déclin on peut trouver des arrangements ? Qu’on le veuille ou non le réel existe et voilà la France quasi dans le mur. L’extrait de la 1èrepartie intitulée « la cote d’alerte est atteinte. » et sous partie 1, « Un véritable décrochage » ne tourne pas autour du pot. Jugez-en:

« Le décrochage de l’industrie française, qui s’est amorcé dans les années 1970 s’est accéléré au cours de la dernière décennie, notamment par rapport à l’Allemagne, mais aussi par rapport à la Suède ou l’Italie. Toutes les analyses récentes convergent vers un même constat: l’industrie française atteint aujourd’hui un seuil critique, au-delà duquel elle est menacée de déstructuration.

(…)Globalement, le solde de la balance commerciale est passé d’un excédent de 3,5 milliards d’euros en 2002 à un déficit de 71,2 milliards d’euros (soit 3,5 points de PIB), en 2011. La balance hors énergie était de + 25,5 milliards d’euros en 2002, elle est de –25,4 milliards d’euros, en 2011.

(…)Cette situation se répercute sur le déficit public et l’endettement de notre pays. La perte de compétitivité a ainsi des conséquences majeures sur l’économie française. Les drames industriels, que la presse évoque tous les jours, émeuvent à juste titre l’opinion publique et lui donne le sentiment que l’industrie « fout le camp »et, pire, que c’est irrémédiable. »

Pour en rajouter une louche, si la France recule économiquement c’est aussi parce que ses entreprises ne sont pas au mieux de leur forme. Elles sont obligées de rogner leur marge de bénéfice pour s’aligner sur les prix de la concurrence faute de se distinguer des autres produits. Les investissements privés en recherche et développement (nécessaires pour innover) se tarissent, avec un accès au crédit restreint. Les PME ne grandissent pas. En outre, les entreprises françaises ne sont pas solidaires entre elles, les filières ne sont pas suffisamment bien organisées (grandes entreprises, sous-traitants et fournisseurs d’un même secteur)… Bienvenu en Enfer ! La France est un pays ou il fait bon vivre… lorsque l’on n’est pas un chef d’entreprise.

La France n’est pas encore morte, mais si on en croit Gallois, elle agonise lentement dans une spirale vicieuse. Les cinq autres parties du rapport s’attachent à démontrer que tout n’est pas perdu et que si on redresse la barre, en suivant notamment les 22 recommandations proposées, on pourrait aller moins mal et qui sait, peut-être même s’en sortir.

Le cap est fixé : la montée en gamme. C’est un processus économique qui consiste à remplacer un produit par un autre similaire qui offre des performances plus élevées, un service plus important ou qui est de meilleure qualité (haut de gamme). Pour le réaliser plusieurs axes sont développés : le choc de confiance, la solidarité des filières, l’amélioration des formations, la clarification de la politique industrielle au niveau européen et une refondation du pacte social.

1. Le choc de confiance (8 recommandations)

Le choc de confiance porte sur les relations entre l’Etat et les entreprises : « La France a une réputation bien établie de sur-réglementation et plus encore d’instabilité de la réglementation. » L’Etat doit donc garantir une stabilité et favoriser les prises de décisions sur le long terme. Il faut par exemple améliorer les dispositifs publics de soutien aux exportations et à l’innovation. Le rapport dit : « l’on n’exporte que ce que les clients veulent acheter! L’adaptation de l’offre française aux marchés étrangers et à leurs évolutions est la clé. »

2. La solidarité des filières (5 recommandations)

L’objectif ici est de favoriser la mutation des PME en Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI). La stagnation de la croissance des PME repose sur des causes multiples : pas ou peu de fonds propres, obstacles juridiques, fiscaux, administratifs, isolement des chefs d’entreprises (débordés)… Plusieurs ordres de mesures sont proposés : créer des incitations pour apporter des fonds (instruments de la Banque Publique d’Investissement spécifiques aux PME, création de catégorie d’action sans droit de vote mais avec un dividende préférentiel) et un soutien par la solidarité entre les entreprises mais aussi avec les écoles de management et les chambres consulaires et sur les territoires. L’idée du small business Act (favoriser les petites et moyennes entreprises dans le tissu économique du pays) chère à F. Bayrou est de retour.

3. L’amélioration des formations (7 recommandations)

Cruel constat que celui-là : « La formation initiale, hors celle des ingénieurs qui demeure un point fort, n’est pas suffisamment orientée vers les besoins de compétences de l’industrie. L’existence de tensions sur l’emploi dans de nombreux secteurs industriels, atteste de l’inadéquation entre l’offre de formation et les besoins de l’industrie, tant au niveau de la formation initiale que de la formation continue. » La conseillère de « désorientation » fabriquerait-elle des chômeurs alors que l’industrie a besoin de bras? En conséquence un dialogue entre Education nationale et monde des entreprises (industrielles) est préconisé ainsi que le recours plus systématique à l’alternance et l’instauration pour les travailleurs d’un droit à la formation continue attaché à la personne et non à leur statut. Sur le papier c’est magnifique, est-ce que cela survivra à l’épreuve du réel…

4. La politique industrielle européenne (1 recommandation)

Une seule recommandation est proposée : « accompagner toutes les décisions européennes concernant la concurrence d’un avis d’experts économiques et industriels extérieurs à la Commission; cet avis serait public. » Cet avis devrait-il être suivi par la Commission? Des experts extérieurs à la Commission signifie-t-ils qu’ils seront indépendants des Etats ou des lobbies implantés à Bruxelles? La politique industrielle européenne semble bien loin de la France, la politique agricole soulevant beaucoup plus de passions.

5. La refondation du pacte social en France (1 recommandation)

Le modèle allemand de cogestion qui fait prévaloir l’éthique de responsabilité sur l’éthique de conviction fait rêver de notre côté du Rhin :  » Il faut créer une dynamique ; cela ne sera possible que si l’on surmonte les défiances qui séparent trop souvent les partenaires sociaux dans l’entreprise et si chacun renonce à des postures dépassées. » Nous devrions donc quitter l’ère préhistorique des négociations sociales pour que les salauds de patrons et les bons à rien de syndicalistes se mettent autour de la table en vue d’adapter l’offre des produits aux marchés pour rendre l’entreprise compétitive. Une fois encore sur le papier c’est merveilleux, mais la révolution des mentalités est-elle aussi rapide que le téléchargement d’un fichier sur internet? Quand on est dans le mur peut être que l’on réfléchit mieux.

Certes, Sophocle nous rappelle dans Antigone que « personne n’aime le messager porteur de mauvaises nouvelles », cependant le diagnostic réaliste fait partie intégrante du traitement. Ce Rapport donne beaucoup d’espoir finalement, sans minimiser les difficultés, il appelle au changement et opportunément le changement c’est maintenant ! Il eût été dommage que le Gouvernement l’enterre. Cependant les mesures gouvernementales découlant de ce rapport n’entreront en vigueur qu’au mieux à partir de l’année prochaine. Cela aura-t-il un impact sur les emplois industriels de PSA à Aulnay sous Bois ou à Rennes ? Les projets des entrepreneurs « des banlieues », privés des fonds qataris , recevront-ils un meilleur accueil ?

Nous voulons croire que le bon Docteur Gallois a permis à la France de sortir de son déni. Maintenant, puisse le remède être efficace et qu’il ne tue pas le patient mais le porte rapidement à la guérison. Amen.

Juliette Joachim

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