« N’en jetez plus, Pain pour l’emploi récupère votre pain. » Depuis cinq ans, le slogan sillonne quotidiennement Marseille, incrusté en gros sur la portière d’une petite camionnette blanche. Ce lundi matin, du coté de la Pointe-Rouge, au sud de la ville, les boulangers guettent son passage. Dans leurs arrière-boutiques, plusieurs sacs en papier s’alignent, serrés les uns contre les autres. À l’intérieur, de la viennoiserie et des pizzas se débattent avec toutes sortes de pains. Leur point commun, ne pas avoir séduit les clients à temps et s’être durcis, le lendemain même de leur confection. Pour les boulangers, des stocks encombrants. Pour les salariés de l’association Pain oour l’emploi (PPE), beaucoup plus qu’un gagne-pain.

Réinsérer dans le monde du travail en recyclant du pain rassis, l’initiative a vu le jour loin de Marseille. En 2000, la première « usine strasbourgeoise de transformation de pain » est créée. « On est immédiatement monté voir comment ça fonctionnait, se souvient Jocelyne Marcaggi, première présidente de PPE. En revenant, on s’est dit que nous allions nous aussi nous attaquer aux 400 000 tonnes de pain dur jetées chaque année en France. » Avec un groupe d’amis, tous professionnels du secteur associatif, elle réalise alors une étude de faisabilité à Marseille. Du conseil général en passant par la mairie, la région Paca ou encore la direction du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle, les pouvoirs publics s’engagent immédiatement. Aujourd’hui encore, plus de 90 % des 215 000 euros du budget de fonctionnement proviennent de subventions diverses.

Sollicitée, la Fondation de France apporte également son soutient en finançant l’achat des véhicules de collecte. « C’est ce partenariat public-privé qui a permis de réaliser en 2003 deux ateliers chantiers d’insertion, l’un pour la collecte, l’autre pour la transformation du pain », souligne Jocelyne Marcaggi. Dans la foulée, l’association crée trois postes à temps plein : un directeur ainsi qu’un responsable d’atelier sont embauchés. Restait à trouver un gestionnaire de parcours chargé de recruter les salariés. Après avoir travaillé dix ans dans l’urbanisme, Patricia Grégoire se retrouve au chômage fin 1999. S’en suivent quelques années au RMI, avant la rencontre avec PPE. « Mon passé a plaidé en ma faveur lors de mon recrutement, explique-t-elle. Dans la mesure où l’association devait embaucher des chômeurs de longue durée ou des bénéficiaires du RMI, j’étais la plus à même de comprendre le parcours des postulants. »

En 2008, 57 personnes se succèdent sur les 24 postes de l’association, toutes envoyées par le Pôle emploi ou la mission locale. Des contrats avenir ou d’accompagnement à l’emploi de six mois renouvelables leur sont proposés. Après leur passage, la plupart des salariés suivent une nouvelle formation. D’autres accèdent directement à un CDI.

Ivan* n’en est pas encore là. À 55 ans, ce Marseillais vient juste de renouveler son contrat avec PPE. Payé 770 euros pour 26 heures de travail hebdomadaire, il y a retrouvé cette confiance en l’avenir que ses seize ans de chômage avaient fini par entamer. « Ça n’a l’air de rien, mais je me lève maintenant tous les matins à heure fixe », reconnaît-il. Entre l’ancien ouvrier et son employeur s’est tissé un lien subtil, mélange de reconnaissance et de respect. « C’est elle qui m’a permis de « casser mon RMI » en me donnant le sentiment d’être à nouveau utile. On est remis dans le bain sans avoir cette exigence de productivité-rentabilité, propre aux entreprises privées. »

Leur collecte terminée, direction Saint-Louis pour Ivan et son collègue Alain. Depuis 2004, PPE y a installé ses bureaux et son atelier de transformation. Un choix symbolique, au cœur des quartiers Nord de Marseille, rongés par le chômage. Sur place, le rituel est immuable. Sous les yeux d’une dizaine d’hommes et de femmes au visage recouvert d’un masque blanc, les deux hommes déchargent leur butin. « On a amené les patients à bon port. C’est maintenant à l’équipe médicale de prendre le relais », explique Ivan, un sourire malicieux aux lèvres.

En quelques minutes, les sacs sont traînés vers l’atelier puis vidés sur une immense table en bois. Tout autour, de la poussière de pain flotte dans l’air, emplissant les poumons d’une étrange odeur de renfermé. De chaque côté de la table, le tri commence : à raison d’1,2 tonne de pain récoltée chaque jour, il prendra une heure. Tout ce qui est périssable est écarté. Va pour les baguettes ou le pain de mie. En revanche, les pizzas passent à la trappe. Idem pour les viennoiseries, qui trouvent quand même preneur : « Le recyclage, on le fait aussi avec notre estomac, rigole Alain, un croissant à la bouche. Ce serait vraiment « péché » de jeter tout ça alors que c’est encore bon ! Et c’est vrai que la tournée, ça creuse. »

Une fois trié, le pain est tranché avant d’être stocké toute une nuit dans une chambre chaude pour en extraire l’humidité. Au matin, secs comme de la pierre, les morceaux sont fins prêts pour leur dernier voyage. Casque sur les oreilles, des ouvriers les introduisent alors dans plusieurs broyeuses. Ils en ressortiront dans un bruit assourdissant, transformés en une chapelure couleur safran. Destinée à l’alimentation animale, l’intégralité de la production est vendue après conditionnement à différents clients, négociants ou agriculteurs pour la plupart.

Dans sa ferme d’Aix-en-Provence, Rémy Dossetto a tout de suite été séduit par la démarche. Et depuis quatre ans, ses 35 vaches ne jurent plus que par la chapelure produite par PPE. « À 60 euros la tonne, le prix fixé par l’association est imbattable sur le marché, observe-t-il. Mais ce n’est pas l’unique raison de ma fidélité. Parce qu’elle remet le pied à l’étrier de personnes en difficultés, l’association m’a permis de joindre l’utile à l’économe. »

Si pour des raisons d’hygiène, les particuliers ne peuvent pas faire appel à elle, PPE travaille étroitement avec l’hôtellerie et la grande distribution. « Dans les grandes surfaces, la pratique veut qu’on retire des rayons certains produits un jour avant leur date de péremption. On en était donc réduit à jeter énormément de pain, confie Serge Esteve, responsable des relations avec les associations au Carrefour Le Merlan, perdu au nord de la ville. Lorsque l’association s’est adressée à nous, nous n’avons pas hésité une seconde. L’idée était vraiment intéressante en termes d’insertion sociale et de développement durable. En plus, grâce à ces dons, le magasin bénéficie d’une déduction fiscale : tout le monde est réellement gagnant ! »

Forcer le bon sens en concédant des avantages fiscaux aux partenaires, voilà une autre clé du succès de PPE. Le principe est simple : tout le pain donné à l’association passe pour une perte de production et se retrouve à ce titre déduit du résultat final des entreprises. Si ces dernières fournissent la plupart du pain rassis, PPE en collecte également auprès des administrations, des établissements scolaires, et même à la prison des Baumettes.

Les Baumettes, Alain les connaît bien. Tous les soirs après sa tournée, ce quinquagénaire y retourne dormir. Bénéficiant d’un régime de semi-liberté, il travaille depuis trois mois comme chauffeur au sein de l’association. « Pour moi, collecter ce pain est bien plus qu’un emploi, confie-t-il. C’est ce qui me permet de garder un contact avec le monde extérieur et surtout de préparer ma sortie de prison. Ce jour-là, je saurai quoi faire de mes journées. »

Régulièrement, certains juges d’application des peines s’adressent d’ailleurs à PPE pour anticiper la réinsertion sociale et professionnelle des détenus. « Nous travaillons étroitement avec le service pénitentiaire d’insertion et de probation, souligne Patricia Grégoire. Près de 5% de nos salariés sont en liberté conditionnelle. D’autres rencontrent des problèmes d’illettrisme ou de surendettement. Pour eux, ce travail est souvent l’occasion d’un nouveau départ, d’une nouvelle vie. »

De l’activité économique au service de la cohésion sociale, l’équation reste la même aux yeux de Michel Sarrocchi, qui a repris cette année la présidence de PPE. Devant la baisse des subventions, de nouveaux projets sont toutefois à l’étude. Tout en conservant le traitement du pain comme activité principale, l’association élargira son champ d’action pour collecter d’autres types de déchets comme du mobilier. Et fin 2009, elle fusionnera avec d’autres chantiers d’insertion pour former le groupe « Esprit Papillon », une union d’économie sociale. Du pain sur la planche en perspective.

Mathieu Guillerot (EJCMMarseille Bondy Blog)

*Les prénoms ont été volontairement modifiés.

Etudiant à l’EJCM, Mathieu Guillerot a reçu pour cet article le 2ème prix de la Fondation Charles Gide créée par le Crédit Coopératif pour récompenser les meilleurs reportages en économie sociale.

Photo : Jean-Paul Duarte (Collectif A vifs)

Mathieu Guillerot

Articles liés

  • Emploi : Reims, l’autre ville du Grand Paris ?

    Est-il plus facile de trouver un emploi à Reims ou à Paris, pour les habitants, diplômés ou non, des quartiers populaires de la cité champenoise ? Alors que beaucoup ont du se résoudre à quitter leur ville natale pour trouver des opportunités qui correspondent à leurs attentes, d'autres Rémois tentent de rebattre les cartes de l'emploi local. Témoignages.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 11/06/2021
  • À Bondy, salariés et employés désespérés face à la fermeture de l’Intermarché

    Les salarié·e·s de l’Intermarché de Bondy en Seine-Saint-Denis attendent depuis le 24 février la réouverture de leur magasin, fermé pour “raisons de sécurité” par la préfecture du département. Malgré les relances, la situation n’évolue pas. Les salarié·e·s du magasin témoignent de leur situation de plus en plus difficile sur le plan financier et mental. Reportage.

    Par Emeline Odi
    Le 29/04/2021
  • Abdoulaye, 67 ans, vendeur ambulant

    Ils tiennent ces petits étals de montres et de lunettes que l'on croise au détour d'un troquet ou d'un couloir de métro sans trop y prêter attention. Ahmed Ait Ben Daoud a pris le temps de se poser pour écouter l'histoire de l'homme derrière l'étal. Abdoulaye est vendeur ambulant dans la banlieue de Mulhouse. Récit.

    Par Ahmed Ait Ben Daoud
    Le 08/12/2020