Le Bondy Blog publie le témoignage sous forme de tribune de Samira*, cadre associative dans une association d’économie sociale et solidaire en Seine-Saint-Denis. Elle y dénonce les pressions et le fonctionnement quasi semblable au monde de l’entreprise bien loin des valeurs que la branche défend.

C’est en lisant un article sur le burn-out dans l’économie sociale et solidaire que je me suis dite : « Enfin, le problème est posé de manière franche, sans langue de bois ». Jusque là, dans ce milieu, bien audacieux celles et ceux qui osaient se plaindre. J’entends souvent : « Comment ? Tu as un travail dans l’économie sociale et solidaire ? Un CDI en plus (c’est en voie d’extinction) ? T’as vraiment une chance inouïe. » Comment oser, ne serait-ce qu’aborder les difficultés liées aux conditions de travail, à la précarité de nos emplois, aux pressions en tout genre, tout cela saupoudré de valeurs ? Des valeurs, à géométrie variable, n’abusons pas…

Car se plaindre affecterait l’état mental de nos équipes, voilà le message. On nous reproche même notre manque de loyauté, on nous accuse presque d’être des nantis sous couvert de salaire qui tombe à la fin du mois, alors que d’autres, bénévoles, sont prêts à prendre la relève sans rechigner et sans indemnité. Déjà que j’avais le sentiment d’être une bénévole indemnisée (pas de cadre fixe, pas d’horaire)…

Dans mon domaine, nous menons nos missions grâce à du bénévolat de compétences. Des bénévoles qui ont une obligation de résultats, comme dans n’importe quelle entreprise. Fini le bénévolat type Croix-Rouge ou Restos du Cœur, à tenir des stands ou à faire quelques collectes. Ici, les chiffres de ces bénévoles sont intégrés dans la productivité des salariés. Leurs profils : des cadres supérieurs fraîchement retraités, dont les pensions très confortables sont à des années lumière de nos salaires. Des bénévoles de luxe venant, souvent, des beaux quartiers parisiens ou des banlieues chics prêts à sauver la « banlieue » pour éviter qu’elle ne s’embrase davantage, dans une démarche bienveillante, mais, avec un esprit d’allégement de leur conscience. Des bénévoles qui, souvent, pour la première fois, ont passé le périphérique nord. Ils font leur B.A en renvoyant le tout aussi célèbre ascenseur qui ne veut toujours pas s’improviser facilitateur social en banlieue. Ce qui n’est pas sans produire quelques frictions avec les salariés fragilisés, car, « ils ne parlent pas le même langage » et n’ont pas les mêmes priorités. Autour de moi, une collègue a du récemment contracter un prêt pour se faire soigner. Des bénévoles qui seront peut-être amenés à remplacer des salariés dont les postes diminuent faute de financement.

La première fois que j’ai discuté avec l’un d’entre eux, lui expliquant que j’étais issue d’une famille nombreuse, il m’a demandé si je connaissais tous mes frères et sœurs, et leur mère respective, car il était évident que mon père avait eu plusieurs femmes. Je suis tombée à la renverse. Sauf qu’en interne, difficile de faire entendre ces difficultés. Pour nos dirigeants, c’est la méthode Coué à l’excès avec toute la frustration qu’elle peut engendrer. C’est une belle hypocrisie qui s’installe, sans faire de vague, parce que cela serait indécent.

Il ne faut partager que les bonnes nouvelles, les résultats, la croissance, la productivité, et bientôt, même, la productivité des bénévoles dans ces associations qui sont au cœur d’une économie dite sociale et solidaire. Nous sommes condamnés à avoir une âme de militant, une âme seulement et bien enfouie, sous peine de culpabilisation à outrance…Sinon, on vous pousse vers la sortie avec une subtilité digne des grands groupes du CAC 40.

Le monde du social est en souffrance : je rencontre plusieurs collègues qui doivent se convaincre que le travail d’accompagnement qu’ils réalisent est un travail formidable alors qu’eux même auraient besoin d’être accompagnés. Combien de salariés de l’économie sociale et solidaire subissent des pressions pour atteindre le graal du nombre de « sorties positives » des personnes suivies?  Celles et ceux qui devront sortir à tout prix des statistiques de Pôle Emploi et ainsi accessoirement contribuer à encourager les décisions prises par ceux qui nous gouvernent. Il est demandé, exigé même, de faire une croix sur ses valeurs, mettre en veilleuse les revendications pour faire augmenter le chiffre d’affaires et justifier les subventions publiques toujours plus exigeantes en terme de résultat ! Et gare aux structures qui n’auraient pas eu les résultats toujours plus exigeants eux aussi : elle risquent tout simplement de perdre leurs subventions. Les pressions en la matière sont énormes. Le contexte électoral qui s’approche n’aidera pas. Les associations elles-mêmes sont poussées à rentrer dans ce jeu vicieux en étant contraintes à agir comme des concurrentes pour capter un marché de moins en moins financé.

On marche sur la tête… sauf à reconnaître que les associations de l’économie sociale et solidaire sont aussi dans une culture d’entreprise décomplexée, et sans bienveillance au travail comme on nous le laisse à penser… Supprimons alors les adjectifs « sociale et solidaire » et cessons l’hypocrisie. Ce sera déjà ça de gagné.

Samira*, cadre associative, économie sociale et solidaire, Seine-Saint-Denis

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