Fondateur de Mozaïk RH, Saïd Hammouche organise avec Aude de Thuin un nouveau forum économique dédié aux entrepreneurs des quartiers : « Osons la banlieue ». Une manière de « fédérer » les énergies, de mettre en réseau et de en valeur les initiatives existantes.

Bondy Blog : « Osons la banlieue », qu’est-ce que ça représente?

Saïd Hammouche : C’est un collectif d’acteurs, qui veut fédérer les initiatives économiques en « banlieues », permettre aux actions économiques d’émerger, favoriser la création d’entreprises et les recrutements. Je le fais par ailleurs de manière spécifique sur les questions d’emploi (j’ai créé le cabinet de recrutement « Mozaik RH » dans cette perspective). « Osons la banlieue » permettra aux gens de se rencontrer. Le forum du 23 novembre, à Pantin, en est la première édition et le point de départ.

Ce forum n’est pas un forum social, ni un forum politique. C’est un forum économique. L’économie est une question clé. C’est le levier du développement ce chacun. On peut s’en sortir à partir du moment où l’on a un emploi qui nous intéresse et qui corresponde à nos compétences, ou lorsqu’on a créé son entreprise. Si l’on dégage des revenus, on peut plus facilement avoir son appartement, sa maison, commencer à imaginer de fonder une famille si on le souhaite… Bref, consommer et s’émanciper. C’est la base.

Pourquoi un événement portant spécifiquement sur les « banlieues »?

On a beaucoup trop parlé des « banlieues » avec un angle négatif. Je pense que les « banlieues » sont pleines de potentiel et d’initiatives émergentes. Un potentiel méconnu, dont personne ne parle et que personne ne voit. L’on voit bien, par exemple, l’impact du Bondy Blog. On voit bien ce qu’a fait Samira Djouadi à La Courneuve. Ou encore, ce qu’on pu faire des organisations comme Sup de Co à travers l’entrepreneuriat. Beaucoup de gens sont là, qui ne demandent qu’à réussir.

La discussion que j’ai eue avec Aude De Thuin, spécialiste à l’organisation de forums économiques (elle a notamment créé le Womens’s Forum il y a 15 ans). Elle se rend compte qu’il y a une injustice en France. Qu’on ne parle pas de la « banlieue » de la bonne manière : on n’en parle pas en termes d’excellence. On s’est très bien entendus. J’ai participé à la conception d’un programme qu’elle avait lancé après le « Women’s Forum » qui s’appelait « Osons la France », pour lutter contre le « French bashing ». « Osons la banlieue » en est la déclinaison : nous voulons lutter contre le « banlieue-bashing ».

Nous souhaitons aussi permettre aux gens d’avoir plus de réseau. Aujourd’hui, les habitants des quartiers partent de zéro, sans capital social, sans réseau et se heurtent à un facteur discriminant. Mais il est possible de créer des liens dans des univers professionnels. Il est intéressant de constater que, souvent, les entrepreneurs des quartiers font appel à des fournisseurs classiques plutôt que des entrepreneurs des quartiers. Il y a bien des dynamiques de réseau qui font défaut. Pour ce forum, nous allons faire appel  des prestataires des quartiers.

Autre problème, dans les quartiers, on découvre toujours les règles après les autres. Il est temps de transmettre les bonnes informations. D’expliquer ce qui se passe. Pour que chacun puisse se positionner et partir des mêmes lignes de départ. C’est pourquoi il est important de donner la parole à un certain nombre d’acteurs qui font l’économie en « banlieues » : chefs d’entreprises, dirigeants qui font des choix d’ordre économique en « banlieues », qui ont implanté leur entreprise, qui développent leur « business ». Il est important de leur permettre d’échanger avec cette population : jeunes talents, entrepreneurs, créateurs d’entreprises, porteurs de projets.

Toute cette population a besoin de se rassembler. Il n’y a pas de manifestation qui rassemble tous ceux qui ont envie de réussir. Nous revendiquons une grande ouverture et de la mixité. Les forums se veulent d’être le point de départ d’un certain nombre d’initiatives. Nous aimerions en faire tous les trois ou quatre mois. Soit dans les territoires parisiens les moins privilégiés, soit en région (à Lyon, notamment). Notre collectif d’acteurs pourra peut-être s’élargir.

Qu’est-ce que ça représente comme discriminations, d’entreprendre dans les quartiers populaires ?

Un entrepreneur des quartiers, c’est quelqu’un qui pourra moins facilement convaincre un partenaire bancaire. Qui aura dans son réseau moins de gens susceptibles d’investir dans son entreprise. Parce qu’une entreprise a besoin d’argent pour pouvoir se développer. Et souvent, dans certains réseaux, les gens se prêtent de l’argent, sur des gros volumes. Or, puisqu’il y a moins d’argent sur les territoires des quartiers, ces pratiques sont moins courantes. Et puis, une fois qu’on a son entreprise, il faut vendre ses produits et donc trouver des clients.

Par ailleurs, les élus ne connaissent pas très bien le sujet. Et ne connaissent pas non plus les talents des « banlieues », même s’il existe un concours « Talents des cités » organisé par le Sénat et le Ministère de la Ville, qui permet de parler d’entrepreneuriat et de création d’entreprise dans les quartiers un peu partout en France. Avec des réseaux tels que BGE ou l’Adive. Mais je pense qu’on devrait en faire beaucoup plus. C’est d’ailleurs pour ça que le président de la République a décidé de créer l’Agence de développement économique. Ils se sont rendus compte qu’il y avait « des trous dans la raquette ». D’où le rapport qui préconise la création d’agences du développement économique dans les quartiers populaires (ils l’ont appelé « France entrepreneuriat »).

Pour votre forum, vous avez invité les candidats aux élections régionales en Ile-de-France. Sur quoi comptez-vous les interpeller ?

La venue des élus, ce n’est pas pour leur donner la possibilité de nous présenter leur programme, parce qu’il y a d’autres lieux pour le faire. C’est pour les interroger sur ce qu’ils peuvent ou souhaitent faire en matière de développement économique pour les quartiers populaires, puisque c’est eux qui vont avoir les rennes de la politique régionale. Pour savoir quelles responsabilités ils veulent prendre, comment ils vont faire, comment ils vont ventiler l’argent, à quelles priorités ils vont faire face. Il faut que nous nous organisions aussi pour montrer aux hommes politiques qu’il y a du potentiel dans les quartiers. On pourrait aussi leur présenter ce qui ne va pas pour les interroger ensuite. Et au-delà de ce forum, c’est un échange qui doit se concevoir dans la durée.

Pour les grandes entreprises, pour les jeunes entrepreneurs, voire pour l’économie française, à quels besoins répond votre collectif ?

Un chef d’entreprise m’a dit une fois : « une entreprise ne peut pas se développer si son écosystème est malade ». On peut vendre et produire mais on va vite atteindre une limite parce qu’il y a des problèmes pour recruter, parce que ce sont des territoires pauvres. Ça induit un certain nombre de problèmes. Il faut créer de la richesse.

Votre forum s’ouvre sur une réunion entre femmes, effectué par et pour des acteurs féminins. Est-ce pour mettre en valeur la réussite de femmes ou pour contrer la discrimination de genre ?

C’est un peu ce que je décris dans les Chroniques de la discrimination ordinaire : il faut savoir que toutes les femmes sont victimes de discriminations. C’est pourquoi des quotas de femmes sont mis en place dans les conseils d’administrations français depuis 2009. Et qu’une loi pousse les entreprises à équilibrer les salaires. Les femmes, en fonction des entreprises, peuvent avoir une rémunération inférieure de 35%, à travail égal. On sait aussi que la mécanique est largement activée par l’auto-censure. Et que lorsqu’elles travaillent à plusieurs et qu’elles sont en synergie, des dynamiques beaucoup plus fortes émergent. Quand Aude De Thuin a lancé le « Women’s Forum », il n’y avait que des femmes. Pour le « women power », justement. Nous voulons capitaliser ce savoir-faire : nous avons décidé de démarrer l’événement par un déjeuner de femmes. Suit une série de conférences ouvertes à tout le monde.

Vous « capitalisez » les savoirs, mais vous vous revendiquez de l’« économie sociale et solidaire »

Je suis un entrepreneur social. J’ai été primé « Fellow Ashoka », le prix des prix dans l’entrepreneuriat social, qui sélectionne les entrepreneurs sociaux à travers le monde. Notre forum a été porté dans une vision d’entrepreneuriat social, d’où sa grande originalité. Il n’est pas exclusivement « business ». Quand on va dans un forum économique, c’est 150 euros la place. Et son approche n’est pas non plus purement sociale, comme l’imaginent parfois des organisations professionnelles. Nous sommes portés par les valeurs de l’entrepreneuriat social et par l’économie sociale et solidaire.

Propos recueillis par Louis Gohin

Forum économique «Osons la banlieue» le lundi 23 novembre 2015, au Centre National de Danse de Pantin. Prochains forums à Nanterre (4 février 2016, siège de Cardif, Groupe BNP Paribas) et à Aulnay-sous-Bois (7 avril 2016, siège de L’Oréal).

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