On les croise à la sortie des métros et devant les entrées des centres commerciaux. Les marchands de maïs grillé sont de retour comme chaque année au mois d’août. C’est la saison des moissons. Tous d’origine africaine – des femmes pour la plupart –, ils s’installent seuls, parfois à plusieurs dans un coin avec leur chariot en tissu écossais rempli de ce bâton de blé semé de grain jaunes : « Combien y a-t-il de pièces de maïs dans votre sac ? – Environ 100 ». Les blés sont fraîchement récoltés avec leur épi. Et quand les femmes vêtues d’un grand châle enroulé de la tête aux épaules et assises toute la journée au même endroit répètent tout haut leur mélodie : « Maïs !Maïs !Maïs chaud ! », on peut les croire. Les récoltes sont enfouies dans un grand sac en plastique noir qui retient la chaleur. Même en fin de journée, quand les travailleurs aoûtiens sortent du boulot, le maïs leur est servi encore chaud.

« Avec ou sans sel ? » : c’est le deuxième refrain de ces femmes qui prennent soin de retirer l’épi devant le client avant de lui remettre le bâton de maïs salé ou non, enveloppé dans un mouchoir en papier. Avec un sachet en plastique à la demande. Marie, une passante, vient d’acheter six maïs: «C’est pour l’apéro, j’ai de la famille qui m’attend à la maison», explique-t-elle. «Combien coûte le maïs ?» D’une voix basse, cette fois, la marchande journalière répète en regardant autour d’elle : «50 centimes» la pièce. Chaque jour, au moins trois chariots de maïs se vident.

Au loin, ces marchands de maïs passent pour des mendiants. En France et dans les pays européens, nous ne sommes pas habitués à la vente, en pleine rue, d’aliments rangés dans des sacs. Vendre des produits que le marché de la consommation n’a pas définis n’entre pas dans la norme. Mais en s’approchant, le premier contact avec ces vendeuses en herbe nous fait entrer dans une autre dimension. Leur voix, leurs éclats de rire, leurs odeurs nous plongent tout à coup au beau milieu d’un souk au Maghreb ou dans les rues de Bamako ou de Dakar. Exit la France, Paris et sa banlieue. Aussi, plein d’images défilent dans la tête durant un instant: les levés matinales pour la récolte dans les champs, le cheminement des cageots posés sur la tête, le tri, la fente à la hache, le nettoyage, le séchage des blés… Tout le labeur quotidien que connaissent les paysans des régions rurales dans les pays en développement.

D’où vient ce blé ? « Ça ne vient tout de même pas d’Afrique ? » Bien qu’un rire collectif émane de ce groupe d’hommes à qui la question est posée, impossible d’avoir une réponse claire. Certains feindront de ne pas parler le français. D’autres, les femmes, confessent : « C’est nos messieurs qui les ramènent et nous, on vend ». Les hommes cultiveraient et les femmes vendraient. En fait, les produits sont récoltés dans les champs notamment de Seine-et-Marne, des Hauts-de-Seine et de Normandie.

Dur retour à la réalité occidentale: cette pratique, qualifiée de «vente à la sauvette», n’est pas autorisée par les services publics et les mairies. Si ces hommes et ces femmes sont «grillés» par la police, ils se verront confisquer leurs chariots et devront payer une amende. Pour ceux qui ne bougent pas de Paris et sa région l’été, ce bon vent d’Afrique qui souffle en août a donc aussi un prix. Choc des cultures oblige.

Nadia Boudaoud

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