Comment tuer son boss ? Cette question ne traverse pas uniquement l’esprit de scénaristes hollywoodiens à en croire les 22 % de salariés se déclarant victimes de harcèlement moral au travail en 2012 selon une enquête réalisée par la Dares. Ce harcèlement moral au travail regroupe de nombreux cas de violence : « Propos désobligeants, humiliations ou brimades, insultes, critiques injustifiées, mises au placard ». L’alternance est une nouvelle forme de salariat proposée dans certaines écoles. Elle permet à des étudiants, qui le souhaitent, de suivre des cours théoriques en classe tout en se familiarisant au monde professionnel. L’entreprise est gagnante, car un alternant est moins rémunéré qu’un diplômé travaillant à temps complet. En fonction de son âge et de sa formation, l’étudiant touche un certain pourcentage du Smic (jusqu’à 25% en première année pour les moins de 18 ans, et 53% pour les + de 21 ans).Les alternants sont formés par un « tuteur » et occupent un poste en Cdd, pouvant se transformer en Cdi à la fin des études. Cependant, il arrive parfois que ce statut original « d’étudiant salarié » donne lieu à des abus de pouvoir.
Habiatou* est entrée directement en 2e année d’une école qui prépare au diplôme de Comptabilité et de gestion (DCG) en alternance après 2 ans de BTS. Elle a intégré une entreprise dans le secteur médiatique. Elle se souvient de l’espoir qui l’habitait lors de son intégration dans l’entreprise : « Les premiers jours, mes coéquipiers m’ont raconté l’histoire de l’entreprise, m’ont fait visiter le siège et rencontrer l’ensemble des 70 salariés. » La jeune femme vante l’aspect cosmopolite de son nouveau lieu de travail « les gens venaient de partout, il y avait autant d’hommes que de femmes, autant de personnes issues de l’immigration que de français “pure souche”, des homosexuels s’assumant totalement… ».
Les choses ne se sont pas passées de la même manière pour Thomas*, en première année de la même licence. Il intègre un cabinet d’expertise comptable en septembre 2014. Dès le départ son rêve s’assombrit ; sa tutrice, ne désirant pas d’apprenti, le confie à une secrétaire qui ne possédait pas le diplôme qu’il convoitait. La tutrice est rappelée à l’ordre et le prend enfin sous son aile, sans réel plaisir.
« Il faut toujours vous reprendre, vous ne faites rien comme il faut »
Le jeune homme tente d’effectuer le travail demandé, mais sa tutrice censée le former ne lui apprend rien et lui reproche chaque erreur : « Il faut toujours vous reprendre, vous ne faites rien comme il faut » lui répète-t-elle continuellement. « Elle se plaignait de moi auprès des autres qui me voyaient comme le bébé bachelier un peu débile » déplore-t-il. Après des débuts prometteurs, Habiatou essuie les premières critiques. Trois semaines après son intégration dans l’entreprise elle se fait convoquer par son tuteur à 20h00 alors que sa journée de travail se termine à 17h00 officiellement. Les heures supplémentaires non payées ne sont qu’une formalité dans cette entreprise, la jeune femme s’y est habituée. « Habiatou, si tu ne passes pas la 2e voire la 3e vitesse ça ne va pas aller. On a l’impression que tu n’es pas motivée, moi je crois en toi, mais tu dois prouver ta motivation à tes collègues » lui explique son tuteur.
Ces « collègues » sont sans cesse présents afin de prendre la défense de cet homme trop exigeant, trop alcoolisé. « Ils buvaient tous ensemble, pendant le travail, en face de moi ». Dans les armoires de son bureau, deux ou trois bouteilles qui se vidaient à une vitesse affolante. « Mon tuteur arrivait en retard, faisait son travail à la dernière minute et me demandait de finir ses dossiers chez moi » explique la jeune femme exténuée par son travail d’alternante qui ne lui laisse peu de temps pour réviser ses cours.
Thomas subissait également les remarques désobligeantes de ses coéquipiers confondant cabinet d’expertise comptable et cours de récréation : « regarde-le, c’est un bébé » pouvait-il entendre siffler à son oreille. Il passait ses journées sans qu’on lui adresse la parole. Sa tutrice avait fait de lui un alternant mal dans sa peau.
Habiatou pour sa part se souvient du jour où son tuteur est allé chercher un écran d’ordinateur plus grand « afin qu’elle voit de plus près ses erreurs ». Les deux jeunes ont la mauvaise impression d’avoir été pris pour des « petits cons ». « Il me voyait comme sa sauveuse, sauf que je gagne moins de 800 euros quand il en gagne près de 4000 » résume l’alternante désabusée. Elle pensait apprendre, elle s’est retrouvée à classer des dossiers datant de 2008. Son travail est chronométré par son tuteur qui n’hésite plus à faire preuve de violence : « Mais je rêve, c’est quoi ces conneries ? Je vais fumer une clope et je reviens », hurle-t-il en tapant sur sa table. La jeune femme avait fait une nouvelle erreur de calcul.
« Ce n’était pas méchant »
Faire face à des murs insurmontables, toujours devoir faire mieux. Nos deux apprentis souhaitent se révolter, mais se sentent piégés : « J’ai tapé sur la table, mais ce n’était pas méchant, il y a des témoins » dit-il à la jeune femme médusée devant de tels propos. Elle décide finalement de démissionner malgré les menaces de son tuteur qui souhaitait qu’elle prenne du temps pour réfléchir.
Quand Thomas fait part de son désir de quitter l’entreprise, on lui explique qu’il perdra s’il porte plainte aux prud’hommes, son entreprise ayant, selon sa supérieure, très bonne réputation. « Si tu continues comme ça, on va te mettre au placard » n’hésite pas à lui crier le propre patron du cabinet. Le jeune continue à expliquer qu’il ne se sent pas bien dans l’entreprise. La porte de sortie lui est finalement proposée.
Aujourd’hui Thomas travaille toujours pour le même cabinet, mais située dans un autre arrondissement de Paris. Habiatou pour sa part n’a pas eu le droit de rester dans son école, n’ayant plus d’entreprise. Elle effectuera sa rentrée dans un nouvel établissement en septembre 2015.
Harcelés par leurs tuteurs, Thomas et Habiatou n’ont pas perdu espoir et souhaitent encore devenir experts comptables malgré une déception évidente. Ils connaissent à présent une réalité du monde du travail et semblent avoir compris la leçon. Habiatou conclut par une résolution : « Même si pour certains l’alternance est un besoin, il ne faut pas se laisser faire. Se dire qu’on a pas le choix, en France, 2015, ce n’est plus possible ».
Oumar Diawara
*prénoms modifiés

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