Chronique de la discrimination ordinaire commence par présenter six portraits. D’emblée, on embarque dans une visite guidée sociologique à la Edgar Morin. Tour à tour, les vies et les parcours d’Abd el-Kader, Abdulaye, Caroline, Jeanne, Patricia et de Serge se dessinent et avec eux, les inégalités et discriminations dont ils font l’objet dans leur quotidien de Français ordinaires.

Pour les auteurs, ces biographies « fictives mais réelles » correspondent à un catalogue représentatif des personnes les plus discriminées en France. Selon eux, avec les 18 critères définis par le Législateur, nous sommes ou serons tous confrontés à un acte discriminatoire à un moment de notre existence ; la société française, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, étant créatrice d’inégalités. Et ce sont précisément de ces inégalités-ci, que la discrimination prend forme et se nourrit.

Pour illustrer leurs propos de manière scientifique, Vincent Edin et Said Hammouche, y introduisent systématiquement des résultats d’enquêtes de terrain, de rapports, des données statistiques. Ces chiffres à l’appui, les portraits prennent du poids et assombrissent parfois l’horizon tant l’on constate le travail restant à abattre avant l’apparition de quelques améliorations. Pas de victimisation ou de misérabilisme pour autant tout au long de ces 219 pages même si les auteurs soulignent le fait que certaines personnes pourraient être séduites par des discours extrêmes après avoir subi un acte discriminatoire.

Si les inégalités et la discrimination se situent à tous les étages de la société, de l’éducation, à l’emploi en passant par l’accès à la culture et au logement, ce phénomène est loin de toucher exclusivement les jeunes de banlieue de seconde ou troisième générations d’immigrés. La place des seniors dans le monde du travail en est un exemple. Peu importe l’origine ethnique, sociale ou géographique, passé 50 ans, un candidat à l’embauche à sept fois moins de chance de trouver un emploi qu’une personne plus jeune.

Pire pour les femmes. Comment progresser dans une société dans laquelle au moins 51% de la population font l’objet de discrimination ? Plus d’un Français sur deux est une Française, qui, probablement dirigée vers des études plutôt « féminines », finira par être pénalisée dans son évolution professionnelle à cause de son éventuel choix, -légitime et naturel- de devenir mère. Dans Chronique de la discrimination ordinaire, Caroline, diplômée d’HEC, en est l’illustration. Malgré de prestigieuses études commerciales, elle voit son ascension professionnelle décélérer voire figer et son salaire demeurer inférieur de 30% à celui de son compagnon issu de la même école. Au fil du livre, on comprend que la chance n’est plus donnée au plus méritant mais au candidat qui présenterait le moins de risques ; c’est-à-dire à un homme, de type occidental, jeune, diplômé, mince, hétérosexuel, n’habitant pas en banlieue et disposant d’un solide réseau professionnel.

Pourtant, la discrimination ne semble pas être une fatalité. On peut s’en sortir rappellent les auteurs. Mais il s’agira d’un travail main dans la main entre l’Etat et les entreprises. L’Etat qui devra mettre en place les outils manquants afin de mesurer l’ampleur du phénomène discriminatoire lié notamment aux origines ethniques. «L’absence de statistiques profite encore plus à ceux qui désirent alimenter la machine à fantasmes. C’est en entretenant ce flou statistiques que l’on permet la montée en puissance d’un discours alarmiste et inflationniste par des responsables politiques en place (…) » écrivent  V. Edin et S. Hammouche à propos de Marine Le Pen et de Claude Guéant qui estiment le nombre de musulmans en France de 5 à 10 millions alors que d’après une enquête datant de 2008-2009 réalisée par l’INED-INSEE, ils seraient 2.1 millions.

Latifa Zerrouki

Chronique de la discrimination ordinaire de Vincent Edin et Saïd Hammouche chez Gallimard – Collection Folio Actuel.  3,50 euros.

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