A 18 ans, après avoir arrêté l’école, Soraya* se marie et cherche du travail avec une copine « parce que la maman, elle va pas toujours être derrière à nous financer ». Son amie a une idée qui pourrait paraître aux yeux de certaines assez farfelue, voire répugnante. Qu’importe, il leur faut des sous, alors elle propose à Soraya d’être hôtesse au téléphone. Ce métier, Soraya ne le connaît pas. Le nom est vague et englobe des réalités plus différentes les unes que les autres. Soraya questionne son amie : « Hôtesse de quoi ? » La réponse ne se fait pas attendre et suscite d’emblée l’imaginaire de la jeune Soraya : « Hôtesse au téléphone rose. »

« Je lui dis ha non, non, non, moi je ne peux pas faire ça, j’ai pas envie de me mettre en porte-jarretelles et attraper le téléphone rose avec des petites plumes dessus, porter des petites bottes en cuir, avec toute la panoplie et des gadgets autour de nous. » Mais sa copine la persuade de prendre la chose comme « un délire ». Les voilà donc parties, toutes jeunettes qu’elles sont, tenter l’aventure professionnelle du sexe.

En allant poser son CV chez son futur employeur, à Paris, Soraya ne s’imagine pas un tel envers du décor, bien loin de tout ce qu’elle pensait sur ce métier : « J’étais choquée. J’ai vu des personnes qui sont âgées, ont la cinquantaine, qui vont presque partir en retraite; chacune n’a pas sa pièce fermée pour parler toute seule, c’est comme dans un bureau, c’est comme à l’école et il y a juste une vitrine en verre qui sépare et on entend tout et je rentre, j’entends Ha… Ha… Elles sont en jean, en tee-shirt…Une suçait au télépone, en même temps, elle parlait avec sa fille « tu mets la machine à 90 degrés et tu dis à papa qu’il sorte le linge après ». Une autre faisait une fellation, tout en mangeant des chips et des gâteaux.

La personne qui la recrutera la met en garde et exprime quelques réticences face à son âge : « Vous savez, vous êtes jeunes pour ce métier-là, est-ce que psychologiquement vous vous sentez prêtes, est-ce que vous savez qu’il va falloir mentir à vos familles, parce qu’ici tout le monde ment, tout le monde joue un double jeu ici ? » Mais Soraya, bien qu’elle ait peur et honte, a besoin d’argent. Elle fait un essai avec Sandrine*, une ancienne qui lui dit : « Tu vas t’appeler Lola, 1m65, 55 kilos, 95D, un petit cul bien cambré, une grosse bouche de suceuse, de longs cheveux bouclés, matte de peau. » Soraya se rappelle aujourd’hui toutes les femmes qu’elle devait interpréter, la black beurette, la petite bourgeoise, l’infirmière, l’Africaine, l’étudiante…

Elle m’explique que le but du jeu, c’était de chauffer à mort les hommes qui appellent pour qu’ils rappellent, elle. « Quand le client rappelle c’est 2 euros et quelques la minute. » Sauf que la surtaxe va direct dans les poches de la société et Soraya a un misérable salaire fixe qui n’a rien à voir avec le nombre d’appels. Elle prend donc rapidement le parti de ne plus poser de questions aux hommes qu’elle a au bout du fil et va à l’essentiel et passe son temps à simuler la fellation, orgasme et autre acte sexuel.

Elle reçoit les appels d’hommes mariés qui sont malheureux, de lesbiennes, de wesh-wesh, de suicidaires. Elle doit gérer deux communications en même temps et explique que c’était très difficile et stressant, surtout quand il y en a un qui veut se suicider et l’autre qui veut une fellation. Elle m’avoue les effets dévastateurs d’un tel métier sur sa santé mentale.

« Au bout de deux semaines, j’en avais déjà marre, je rentrais, je pleurais tous les soirs, raconte-t-elle. J’y allais avec la boule au ventre comme toutes mes collègues qui étaient en dépression. On travaillait dans une cave, la moquette au sol nous grattait… Travailler de minuit à 6 heures, on n’a plus de vie, on fait que dormir toute la journée, on se réfugie dans la nourriture. Là-bas, on fait que manger. Moi, j’ai pris 8 kilos. On n’avait pas de micro-ondes. Ça allait pas du tout, c’était la catastrophe. J’étais obligée de travailler, je me disais, ma petite t’as voulu te marier, ben faut assumer. Il faut payer l’assurance de la voiture, les abonnements de portables, mettre de côté des sous pour avoir une vie meilleure. Je le souhaite pas à mon pire ennemi, ce travail. Ma patronne m’a demandé de faire de la visio, 9 centimes pour montrer sa chatte, mais ça, j’ai refusé. »

Son couple aussi en a pâti : « Les rapports avec ton mari, ils se dégradent; moi, ça m’a dégoûté du sexe le temps que j’y travaillais. » Soraya a tenu un an. Si elle a tenu aussi longtemps, c’est parce qu’au début, il y avait une bonne ambiance. Et surtout elle s’est liée d’amitié avec une collègue qui était en situation irrégulière et ensemble, elles se soutenaient.

Soraya a honte de ce passé d’hôtesse du sexe au tel. « Les gens, ils pensent que les femmes qui font ça, c’est toutes des putes, qu’elles couchent vraiment avec ces hommes là, qu’elles se caressent vraiment quand elles sont au téléphone. » Elle n’a jamais rien dit de cette ancienne activité à sa famille.

Stéphanie Varet

*Les prénoms dans l’article ont été modifiés.

Stéphanie Varet

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