Il fait encore sombre lorsque nous nous levons. Et si Nono, en pleine forme, est tombé du lit, c’est l’air vif du matin qui achève de me réveiller. Une serpette et un saut à la main, nous nous entassons dans une petite remorque. Fagotés comme des chiffonniers, nous ressemblons à un groupe de clandestins qui tenterait de traverser la frontière illégalement. Pendant dix minutes, nous sommes ballotés dans tous les sens. Le camion s’arrête enfin au milieu des champs. C’est dans l’obscurité pâlissante qui précède l’aube, que nous pénétrons dans les vignes. Les ceps fléchissent sous le poids de lourdes grappes rouges et noires. A nous, désormais, de jouer de la serpette sans nous couper les doigts.

Je commence d’abord penché, puis accroupi, pour finir à genoux quand ce n’est pas sur les coudes. Difficile de suivre le rythme imprimé par nos deux colosses kurdes, Nourrik et Thurgum. J’ai envi de leur lancer qu’« ils sont forts comme des Turcs ! » mais pas sûr qu’ils goûteraient la plaisanterie. Avec Manuel et Clément nous sommes un peu à la traîne. Manuel nous raconte ses souvenirs du Chili et nous confie son attachement à la France. Il précise qu’il déteste les clichés sur les latinos. Comme nous aimons jouer les sales gosses, nous le surnommons « Pépito ».

Avec son polo Lacoste blanc, bientôt empourpré du jus des grappes écrasées, Clément se fait chambrer lui aussi. L’ancien élève de Louis le Grand en a marre d’être considéré comme un fils à papa et s’est lancé un défi en venant faire les vendanges. Cependant, au milieu de ce cadre champêtre, son allure distinguée est plutôt décalée.

Le travail est éreintant et les rangées de ceps me paraissent interminables. Mais, imperceptiblement, le jour s’est levé et Jean-Jacques prononce enfin la phrase que nous attendions tous : « C’est l’heure du casse-croûte ! » Il est à peine 9 heures du matin et nous avons déjà le droit à un petit canon de rouge. Pour autant, pas question de demander un verre de pinard. Jean-Jacques nous rappelle à l’ordre : « Ici on produit du vin, pas du pinard ! » Assiette de fromage, plateau de charcuterie, chocolat… Béatrice nous a bien gâtés. De quoi nous regonfler le moral pour la journée. Et c’est finalement avec des cris joyeux que nous nous éparpillons de nouveau dans la vigne.

L’après-midi, la lumière claire du soleil automnal inonde nos visages. Mais si les rires et les clameurs stimulent notre paresse, nous sommes de plus en plus voûtés et nous ne comptons plus nos coupures aux doigts. De même que les sentiers rocheux rougis par le sang des vignes, nos visages, mains, cheveux et vêtements deviennent noirs et gluants, tout imbibés du sucre du raisin. C’est donc avec un certain soulagement que nous accueillons la fin de cette première journée.

Après une douche bien méritée, nous profitons de la soirée pour enrichir notre répertoire de blagues et tenter de mieux nous connaître… Nourrik et Thurgum nous font partager leur vision très personnelle de la France. « En France trop d’Africains ! Nous pas comprendre pourquoi jolies mademoiselles avec Africains. Nous marier nos femmes avec Kurdes, pas avec Africains, ni Jacquie Chang… »

Les filles grincent des dents. Je repense à la petite phrase de Gabin dans « La traversée de Paris » : « Salauds de pauvres ! » Aujourd’hui, on pourrait ajouter : « Salauds d’étrangers ! » Appartenant à une minorité opprimée dans leur pays, les deux kurdes ont trouvé refuge en France. Malheureusement, cela ne les empêche pas de céder à l’intolérance.

Pourtant, dans les vignes, il règne entre nous une douce égalité. Notre petite communauté fonctionne de manière équitable et, malgré nos différences, nous avançons tous ensemble, dans le même sens. Lorsque je peine un peu à finir ma rangée, Nourrik est toujours le premier à venir m’aider. Il m’encourage : « Daï, Daï, Aliocha ! » En russe, « Aliocha » signifie jeune homme. Avec mes cheveux blond et mes yeux clairs, j’ai sans doute un petit air slave. Je trouve que ce surnom me va bien. Je le prends comme une marque d’affection.

Le réveil est difficile. Je suis courbaturé de partout. Mes muscles et mes articulations me font souffrir. Néanmoins, je me propose pour être porteur. Je serai donc le costaud du jour chargé de transporter la hotte remplie de raisin, jusqu’à la cuve. Cette tâche est plus physique que celle de coupeur, mais elle est aussi moins répétitive et plus gratifiante. J’aide les autres tout en m’offrant le luxe de pouvoir m’abandonner dans mes pensées. Lorsque la hotte est enfin vide, j’aime flâner entre les rangs en me gorgeant de raisin, profiter des rires et des chants de mes compagnons.

Le soir nous jouons au roi des pouces. Le but du jeu est simple : distribuer un maximum de verres à ses camarades. Un bon prétexte pour nous enivrer un peu. Cela participe à l’atmosphère de fête et de gaieté qui règne dans le groupe. Mais sous l’effet de l’alcool les esprits s’échauffent, et comme la veille, la conversation prend une tournure très politique. Perrine est révoltée par le sort réservé aux Roms. Ses petits yeux noirs légèrement bridés brillent de colère. Elle ne comprend pas pourquoi les familles dont elle s’occupe dans sa ville, ont été expulsées. Si je ne partage pas son angélisme, je sui touché par sa sincérité.

En attendant, le chef de l’Etat en prend pour son grade. « Sarkozy est un c… » Attention, on n’insulte pas le président de la République. Un peu de respect pour la fonction, tout de même. Parlons-en, justement, du respect de la fonction. Tout le monde est d’accord sur ce point : Nicolas Sarkozy n’est pas à la hauteur de sa tâche. Il échoue dans sa mission principale, qui est celle de rassembler les Français.

Parfois, j’ai le sentiment que c’est lui, l’étranger. Etranger à notre culture, à nos valeurs. Peut-être devrait-il aller faire les vendanges ? Il retrouverait ainsi le sens des mots « travail » et « solidarité », dont il nous abreuve à longueur de discours. Le pire c’est qu’il ne boit que du Coca… Décidément, ce président ne comprend rien à la France. Il est temps d’aller se coucher, je crois que nous avons la tête qui tourne.

A mesure que le temps passe, notre fatigue s’estompe. Ce qui était un travail pénible devient un passe-temps bucolique et amusant. La fin de la semaine est, néanmoins, un peu gâchée par la pluie. Nourrik et Thurgum prient chaque jour le soleil. Il faut croire que toutes leurs prières n’ont pas été entendues. Nous sommes mouillés jusqu’aux os. Pourtant, aucun de nous ne désire renoncer. Nous avons besoin de gagner de l’argent pour financer nos études, mais surtout, nous avons le sentiment d’avoir une responsabilité par rapport à la récolte.

Le dernier jour, après nous êtres livrés à une ultime bataille de raisin, c’est avec un petit pincement au cœur que nous abandonnons nos serpettes et nos sauts. Adieu paniers, vendanges sont faites ! L’aventure se termine et il est temps de dire au revoir à mes camarades. J’embrasse chaleureusement chacun d’entre eux. Nourrik me sert vigoureusement dans ses bras. Son étreinte est tellement puissante qu’il manque de me briser une côte. Derrière sa carapace de gros dur, il y a une vraie tendresse.

Retour à la grisaille parisienne. A vrai dire, je ne suis pas mécontent de rentrer chez moi. Retrouver ma famille, dormir de nouveau dans un vrai lit. Alors, d’où me vient cette petite pointe de tristesse ? Le souvenir des repas en commun, la nostalgie de mes camarades. Heureusement, nous nous sommes juré de nous retrouver l’année prochaine pour de nouvelles vendanges et d’autres aventures !

Alexandre Devecchio

Fin du carnet. Lire la première partie : Vendanges-en-Beaujolais : la-vie-des-camarades

Alexandre Devecchio

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