Dimanche 19 septembre, arrivée en gare de Belleville-sur-Saône dans le Beaujolais. Un homme d’une cinquantaine d’années m’attend dans le hall, une pancarte portant l’inscription « Longère » à la main. Il s’agit de mon futur patron : Jean-Jacques Longère, le propriétaire du domaine de la Croix du Mathy. Nous allons vendanger ensemble durant une semaine. Avec sa bouille franche de père tranquille, le viticulteur m’apparaît très vite comme un homme pudique qui ne se livre pas facilement. Néanmoins, nous profitons de la route pour échanger quelques mots.

Je lui explique que mes parents font les marchés dans le textile. La saison dernière a été difficile car nous avons été sévèrement touchés par la crise. Mais depuis plusieurs années déjà, il faut faire face à la concurrence étrangère et de la grande distribution. Nous cherchons à vendre des vêtements de qualité fabriqués en France. Toutefois, dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat, c’est un pari toujours plus difficile à relever.

Jean-Jacques partage les même préoccupations et souffre des mêmes maux : globalisation, consumérisme et monopole des grands distributeurs. Pour éviter les intermédiaires, il écoule lui-même une grande partie de sa production sur les foires et les marchés. Mais malgré cela, il a de plus en plus de difficultés à vivre de la vigne. Pourtant, par amour du terroir, il refuse de se laisser formater, de produire un vin trop standardisé. Pas question de céder à la mode du beaujolais nouveau. Le beaujolais village des « Longère » n’est pas un primeur, mais un vin de garde qui arrive à maturité cinq ans après sa mise en bouteille.

Après un gros quart d’heure de voiture sur des routes sinueuses, nous arrivons au domaine. Accrochée sur une des collines des monts du Beaujolais, la maison Longère est une grande bâtisse jaune ocre dont les murs se confondent avec le sol de granit et de sables. Je suis accueilli par Béatrice, la femme de Jean-Jacques, qui m’indique ma chambre ou plutôt le dortoir. La petite pièce froide et humide contient une dizaine de lits superposés. Je vais donc devoir renoncer à mon petit confort citadin. D’autant plus que les pissotières, situées à l’extérieure, sont tout aussi rustiques !

Au fond de la chambre, deux solides gaillards sont déjà affalés sur leur matelas. Difficile de faire les présentions. Nourrik et Thurgum ont un accent à couper au couteau et je dois avouer être un peu intimidé par leur physique de géant. Mais les autres vendangeurs arrivent bientôt et Béatrice nous invite à partager le pot de l’amitié.

Si Béatrice Longère était une bouteille de vin, elle serait probablement un cru de caractère, large et généreux. Durant une semaine, jouant tour à tour le rôle de cuisinière, d’infirmière et de confidente, elle sera un peu la maman du groupe. Mais si sa gentillesse transparaît immédiatement, Béatrice est aussi une femme à poigne qui ne s’en laisse pas conter. Elle profite du pot pour nous rappeler quelques règles élémentaires de savoir-vivre. Comme en équipe de France, dans les vignes, les casques à musique sont interdits. Nous ne sommes pas là pour nous isoler, mais pour partager et échanger. Ce petit apéritif improvisé est justement l’occasion de faire connaissance avec les autres vendangeurs et vendangeuses.

Clément est le premier à nouer le contact avec Nourrik et Thurgum. De mère turque, le jeune homme a passé son enfance à Istanbul avant de revenir en France à l’âge de 14 ans. Il reconnaît leur langue. Nourrik et Thurgum nous expliquent qu’ils sont arméniens kurdes Réfugiés politiques, ils vivent en France depuis onze ans avec leurs femmes et leurs enfants. Dans l’ensemble, la petite tribu que nous formons est assez cosmopolite. Pour la plupart, nous sommes étudiants, mais nous avons tous des origines et des horizons différents.

Perrine, dont le père est militaire, est née Berlin en 1987. Si elle a vécu en direct la chute du mur, elle n’en a aucun souvenir précis. D’origine italo-vietnamienne, elle est surtout attachée à ses montagnes grenobloises où elle a nourri sa passion pour le ski. De parents chiliens, Manuel est né en France. Après la chute du dictateur Pinochet, sa famille a voulu retourner au Chili. Manuel, alors âgé de huit ans, a vécu ce départ comme un déracinement. A sa majorité, il a choisi de revenir en France pour étudier la géopolitique.

Si les filles partagent une passion commune pour l’art, les garçons ont des parcours très différents. Votre serviteur poursuit des études de journalisme tandis que son meilleur ami Baptiste se prépare à devenir pompier. Clément fait des études de droit, mais rêve secrètement de composer des musiques de films. Enfin, Yohann étudie la philo à la Sorbonne. Dans notre groupe, il y a aussi Norbert, dit « Nono ». Un habitué des vendanges. Ouvrier dans la fabrication de matériel vinicole depuis plus de dix ans, il vient malheureusement d’être licencié à cause de la crise…

C’est déjà l’heure de passer à table. Le gratin de pâtes est un régal. Béatrice est un véritable cordon-bleu. Durant notre semaine de dur labeur, ses petits plats seront toujours d’un doux réconfort. Après le repas, je peine a trouver le sommeil. Il faut dire que Nono, qui a sans doute un peu abusé du beaujolais, ronfle à faire trembler les murs. Ah ! Les joies de la vie en collectivité… Pour être tout à fait honnête, je suis aussi un peu anxieux. Demain, une dure journée m’attend…

Alexandre Devecchio

Demain, suite et fin : « Daï, daï, Aliocha ! »

Alexandre Devecchio

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