BEST-OF. Le Bondy Blog prend ses quartiers d’été jusqu’au 25 août. D’ici la rentrée retrouvez une sélection d’articles publiés depuis le début de l’année, ainsi que des articles originaux.

On ne compte plus les références de lexique ou dictionnaire des  » banlieues  » ou du  » parler djeuns « . Un argot, voire un novlangue, qui serait la clé de compréhension de l’au-delà, du périphérique. 

À intervalles réguliers un énième dictionnaire du « parler banlieue sort ». Si la première fois c’est drôle, au bout du 48e on se lasse. La parution du dictionnaire est accompagnée d’une cohorte d’articles truffés d’expressions estampillées banlieue, ghetto et tutti quanti. De quoi livrer à n’importe quel aspirant gangster un vocabulaire et une street credibility clé en main. Si l’auteur dudit dictionnaire a la chance d’être « issu de la diversité et originaire d’une banlieue sensible », c’est le jackpot pour lui. Il va ainsi pouvoir faire l’objet de portraits élogieux sur son parcours brillant. Il est l’élu, « celui qui s’en est sorti » (traduction « il a dépassé la classe de 6e »). L’auteur du dernier en date s’appelle Abdelkrim Tengour et propose Tout l’argot des banlieues, le Dictionnaire de la Zone en 2 600 définitions.

En théorie après avoir lu cet ouvrage n’importe quel quidam du 16e arrondissement ou du fin fond du Limousin est capable de parler comme un jeune de banlieue. Jeune car le banlieusard semble être atteint d’une mutation génétique puisque même à 45 ans il reste « un jeune ». Grâce à cet outil, il est donc possible de devenir le meilleur traducteur et exégète de Booba et consorts. Le rêve quoi ! Qui sait bientôt Pôle Emploi va pouvoir proposer des postes de traducteurs français-banlieusard. Pour une fois les banlieusards ne se feront pas recaler après un entretien d’embauche.

Outre le manque d’originalité du projet, ce dictionnaire porte une part de mépris, inconscient peut-être, envers la banlieue, ce mot tellement vidé de sa substance qu’il ne veut rien dire et par extension envers ses habitants. Cela a été répété jusqu’à l’écœurement, sur notre site et ailleurs, les « banlieusards » se sentent mis à l’écart et sans cesse stigmatisés. Créer un dictionnaire spécifique pour comprendre le langage de banlieue, c’est entériner l’idée selon laquelle ses habitants seraient une espèce à part, étrangère et dotée de ses propres codes. Des codes impénétrables pour les non-initiés. Évidemment les jeunes, les vrais hein les ados, ont leurs propres mots et ça ce n’est pas circonscrit aux territoires urbains. Essayez de parler avec des adolescents de Versailles ou du 11e arrondissement parisien et vous verrez vous serez perdus quand même. Certains viennent déjà en banlieue pour faire un safari ou de l’humanitaire dans les territoires urbains grâce à ce dictionnaire ils vont même pouvoir parler aux autochtones.

Les auteurs de ces dictionnaires sont eux propulsés « spécialistes ès banlieues » et expliquent avec beaucoup de sérieux, avec le même ton que s’ils avaient réussi décoder le génome humain, comment « décrypter le langage des cités ». Mais si, vous savez, ce lieu extraterrestre qui héberge ces sauvages de banlieusards. Le plus drôle c’est de voir des journalistes qui ne comprennent pas un traître mot essayer de paraître « swag » en employant les mots du dictionnaire. Ils sont aussi crédibles que feu François Mitterrand expliquant que « branché » était démodé et avait laissé sa place à « câbler » pour faire croire qu’il maîtrisait le « parler djeuns ».

Dans un autre genre, les journalistes sont heureux de promouvoir le livre Les boloss des Belles lettres de Quentin Leclerc et Michel Pimpant. Le principe est simple. Des classiques des lettres françaises sont traduits en langue des cités avec l’orthographe en vigueur sur un skyblog, un SMS ou une discussion Facebook chez les moins de 18 ans. Cette orthographe dynamitée pique les yeux de ceux qui un jour ont ouvert un Bescherelle et ont souffert sur les exercices du Bled. Le magazine Grazia consacre même, entre deux pages de pub pour sacs à main à 4.900 euros, un article à l’ouvrage subtilement baptisé La littérature pour les Wesh Wesh. Dans cet article la journaliste, pas à une caricature près pour montrer qu’elle a compris l’esprit, invente même des mots qui n’existent pas comme « vegra ».

Sous le charcutage des Boloss des Belles Lettres, l’incipit de L’étranger d’Albert Camus « Aujourd’hui ma mère est morte. Ou peut-être hier » devient « Ma daronne elle a clamsé » OSEF. LOL. C’est vrai que cette traduction était indispensable, vu la difficulté de la phrase originelle de Camus. Je veux bien croire que le niveau scolaire ait baissé mais à ce point je ne pense pas. Traduire des œuvres en langage de cité fautes comprises c’est aussi démago que les profs qui pensaient nous intéresser en nous apprenant des chansons d’artistes contemporains. Je vous fais grâce du traumatisme visuel et auditif causé par la vue de mon prof d’anglais en train de chanter du Eminem, gestuelle incluse, pour nous expliquer la prononciation.

Bien sûr les auteurs s’abritent derrière le second degré, l’excuse la plus facile depuis « je ne suis pas raciste j’ai un ami noir » pour justifier tout et n’importe quoi. Mais derrière la « blague » et le pseudo exercice de style se cache du mépris, cette volonté de caricaturer les jeunes de banlieues. Comme s’ils étaient incapables de lire et comprendre un ouvrage écrit en français. Les créateurs du site qui a donné naissance au livre sont des anciens élèves de prépa. Ils prétendent dévergonder la littérature mais versent dans les pires poncifs. Et méritent un zéro pointé. Traduction pour eux s’ils ne me comprennent pas « vous m’avez mis le seum avec vos bails, c’est un peu relou ».

Faïza Zerouala

 Publié le 2 janvier 2014

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