Vendredi matin. Ça fait quinze minutes à peine que je tiens mon stylo et mon calepin, et j’ai le bout des doigts gelés. Je parle à Thomas, un SDF qui a installé son campement rue de Flandres, dans le 19e arrondissement de Paris. Lorsque je me suis approchée de lui et de « sa famille », comme il dit – ses trois chiens Momo, Beta, Gama et de son chat Tricki –, j’avais peur qu’il ne m’envoie sur les roses. Mais l’évocation du nom de Christine Boutin et de son idée, retoquée par Fillon, consistant à obliger les sans abris à se rendre par grand froid dans des centres d’hébergement, a délié sa langue.

Thomas a 51 ans, il est d’origine allemande. Ça fait plus de 30 ans qu’il vit dans la rue, depuis qu’il a refusé de faire son service militaire en Allemagne. C’était en 1957. Il a alors déserté pour échapper aux 18 mois de prison, la peine des réfractaires, à l’époque. « J’ai pris mon sac à dos et je suis parti. Je suis contre la guerre. » C’est ainsi qu’il est arrivé en France. De 18 à 32 ans, il a travaillé au noir. Une fois régularisé, il tente les concours à la SNCF et à la RATP, mais il est recalé. Trop vieux. Depuis, il n’a jamais réussi à se réinsérer. Aujourd’hui, il se rend de ville en ville avec son vélo et sa charrette, dans laquelle il place Tricki, son chat. Les chiens, eux, suivent à pattes. Il est arrivé de Saint-Denis il y a une semaine. Là-bas, il trouve que les gens sont moins gentils qu’ici.

Que pensez-vous de l’idée de Christine Boutin ?

J’accepterais un endroit où aller avec mes copains (ses animaux), mais sans eux, je refuse. Je suis né libre, je choisis mes copains, je vais jamais les laisser ! En tout cas, s’ils veulent m’emmener de force dans leurs centres d’hébergement et que je suis séparé de mes bêtes, je me suiciderai.

Que vous propose le Samu social par ce froid ?

Ils me proposent une chambre que pour moi, mais pas pour mes « copains ». Je leur dis « dégages, toi, fais ton boulot, je t’ai pas appelé ». Ils sont bien gentils, ces bénévoles, mais ils nous réveillent à 23 heures pour nous proposer un café. Allez vous rendormir après ça ! C’est de la folie ! A chaque fois, je leur dis : « Pourquoi vous venez pas plutôt à 19 heures offrir votre soupe ou à 7 heures du matin pour le café, c’est logique non? »

Et la police qu’est ce qu’elle vous dit ?

Ici, les policiers sont calmes. Un brigadier est même venu me dire que je pouvais rester là si je voulais. Mais trois de mes amis sont partis au Bois de Vincennes. C’est des policiers qui les y avaient conduits. Moi, j’avais refusé de les suivre. Je ne peux pas changer d’endroit trop souvent, sinon je vais mourir. Je dois survivre, donc je m’installe toujours aux endroits que je connais l’été et l’hiver.

En effet, le campement de fortune de Thomas est constitué de plusieurs matelas et de couvertures avec un fauteuil ancien. Tout cela, ce sont les gens du quartier qui le lui ont donné. Thomas vit du RMI. Il bénéficie de la CMU mais affirme que les médecins en général refusent de le recevoir dans leur cabinet.

Touriya (à droite, photo ci-contre), qui habite l’immeuble devant lequel Thomas s’est posé, s’approche avec un café chaud. Elle le lui descend tous les matins et l’après-midi, c’est un chocolat chaud qu’elle lui donne. « J’habite au-dessus, ça me fait mal, dit-elle. Je pense à lui la nuit. Pendant qu’on dort au chaud, lui est dehors au froid. Il faut que je le voie pour lui dire bonjour ou pour lui offrir à manger. Il est installé en plein courant d’air. Dimanche dernier, il pleuvait et il était là tout seul. Les gens sont indifférents, voire méprisants, oubliant que l’on peut tous se retrouver dans la rue du jour au lendemain. »

La seule fois où Thomas a vécu dans un appartement, c’était en Italie. Il s’est marié là-bas, il avait 26 ans, ou 29, il ne sait plus. Il a eu un fils de ce mariage, aujourd’hui « psychologue, possédant son propre cabinet ». Il ne sait pas que son père vit dans la rue. « Pourquoi vous ne prenez pas contact avec lui. Peut-être vous aiderait-il ? – Non, j’ai trop honte de ce que je suis devenu. »

Nadia Méhouri

Nadia Méhouri

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