C’est avec beaucoup d’appréhension que je vais à leur rencontre. Ils sont installés le long du Canal de l’Ourcq, à Bondy, mais « sur des terrains de la ville de Paris », comme le souligne à propos le maire de la ville, Gilbert Roger, dans une lettre datée du 24 août, envoyée aux riverains que la présence de ces gens importune. Ces gens, ce dont des Roms, originaires de Roumanie et de Bulgarie. Bobigny et Saint-Denis n’en ont plus voulu, indique en substance le maire dans sa missive, d’où leur venue, non désirée, comprend-on, à Bondy.

Ils résident sur les quais du canal dans des conditions déplorables. Le courrier du maire rapporte qu’un juge administratif a autorisé le 10 août l’évacuation de ce campement rom sur requête de la Ville de Paris et qu’il appartient désormais à la préfecture de la Seine-Saint-Denis de faire appliquer la décision de justice, au moyen de la force publique s’il le faut.

La plupart de ces Roms viennent se ravitailler en eau à la fontaine du parc de la Bergère de Bobigny. Je me dirige vers cette fontaine et les aperçois au loin, ils sont là avec leurs jerricanes attendant leur tour pour les remplir. Près du point d’eau, les enfants souriants et gênés de monopoliser la fontaine proposent à ceux qui veulent se désaltérer de passer devant eux. Une jeune fille, Rosa, visage fermé de prime abord, accepte de me raconter son quotidien une fois rassurée sur les intentions : « Je suis arrivée il y a cinq ans en France, mon papa est resté en Roumanie. Ma maman, mon petit frère et moi, nous sommes venus ici pour vivre un peu mieux », dit-elle dans un français très approximatif.

La jeune fille de 13 ans avoue que les conditions de vie en France sont loin d’être de ce qu’elle imaginait. N’étant pas scolarisée, ses journées se résument à aller chercher de l’eau, et à errer avec les autres enfants de son camp. Elle s’exprime difficilement en français, décrit l’ami à côté d’elle en disant « clos la cap » et accompagne ces mots énigmatiques d’un geste de la main signifiant qu’il n’a pas toute sa tête. Rosa poursuit : « En Roumanie j’allais à l’école, ici, non, je n’y vais pas j’apprends le français en parlant comme avec toi. Ma mère ne travaille pas, c’est mon papa qui nous envoie de l’argent de Roumanie, il est peintre là-bas, mais de toute façon, on va bientôt y retourner, cette année, on rentre chez nous. »

Près du campement, le cadavre d’un chat empeste l’air à plusieurs mètres à la ronde. Pedro, le visage marqué par les années, sort de son « habitation » faite de cartons Décathlon, accompagné de ses fils qui semblent intrigués par ma présence. Ils ont l’habitude que les passants les dévisagent avec mépris et dédain même s’ils font mine de ne rien remarquer ; ils savent que leur présence n’est guère souhaitée.

Pedro affirme ne pas être au courant du tout d’une évacuation imminente de leur campement. Il dit fièrement que ses fils sont les seuls du camp à être scolarisés. « Mon fils vient de rentrer de Champigny, il va à l’école là-bas. On voulait l’inscrire à Bondy, mais on n’a pas réussi, c’est une assistante sociale qui nous a trouvé cette école. Elle essaye de nous trouver un logement là-bas, comme ça, ils mettront moins de temps pour y aller », explique-t-il en me montrant son Pass Navigo, comme s’il se sentait tenu de me prouver qu’il prend les transports en règle. La langue du plus grand de ses enfants se délie : il raconte qu’il fait la manche : « En Roumanie, on connaît du monde, on ne peut pas se rabaisser à mendier, ici on ne connait personne, en plus les gens sont beaucoup plus généreux. »

Si les ressortissants de l’Union européenne peuvent travailler sur le sol français sans autorisation préalable, ce n’est pas le cas pour les ressortissants roumains et bulgares. Pour pouvoir recourir à une main-d’œuvre roumaine, l’employeur doit se procurer une autorisation de travail et fournir à l’administration pléthore de documents dont on peut penser qu’ils ne sont tous en la possession des Roms, lesquels sont donc considérés parfois comme des SDF. Au barrage de la paperasse, s’en ajoute d’autres, pour l’heure discriminants à l’endroit des Roumains et des Bulgares, et plus encore des Roms originaires de ces deux pays.

Pour pourvoir employer un travailleur roumain ou bulgare, toute entreprise doit au préalable obtenir l’accord de la Direction départementale du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle (DDTEFP). Cette direction est chargée de vérifier que pour telle ou telle demande, il n’existe aucun candidat français ou européen (hors Bulgares et Roumains) recensé à l’ANPE en tant que chercheur d’emploi dans la même branche, à l’exception de 150 métiers qui bénéficient d’une disposition transitoire leur permettant de ne pas passer par l’accord de la DDTEFP. En somme, il est très difficile pour un ressortissant roumain ou bulgare d’obtenir un emploi au vu de toutes les démarches dissuasives que doivent accomplir les entreprises. Véritable cercle vicieux : pas de travail, pas de logement et vice versa. CQFD.

Privés d’embauche, ils mendient, nettoient les carreaux des voitures aux carrefours… Ils commettent aussi parfois des actes illégaux. Les riverains se plaignent de ce voisinage. Une fois chassés, où les Roms iront-ils ? La municipalité de Bondy, embarrassée par cette question, ne sait quoi répondre. Les maires ont beau jeu de renvoyer la patate chaude à Bruxelles et ses réglementations. Mais c’est ici que ça se passe.

Widad Kefti

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