J’ai lu l’essai de Fatima Ouassak, La puissance des mères, en une après-midi. Tandis que je buvais ces lignes un samedi morose, j’avais l’impression de la revoir aux tribunes des nombreuses conférences ou rassemblements militants auxquels j’ai assisté, souvent parce qu’elle figurait parmi les intervenant·e·s. Très impressionnée par sa capacité rhétorique, sa verve implacable et sa détermination absolue à dire tout ce qu’elle était venue dire, sans concession aucune.

En me rendant compte que Fatima Ouassak avait les mêmes initiales que Force Ouvrière, je me suis demandé si ça ne l’avait pas prédestiné à s’investir dans les luttes pour les classes populaires. Chassant cette pensée fantaisiste de mon esprit divaguant, je me suis dit que c’était plutôt le fait qu’elle soit née sur une terre de résistance, le Rif au nord du Maroc, qu’elle ait grandi en Seine-Saint-Denis et qu’elle continue d’y vivre actuellement.

En l’écoutant, je me sens puissante, je me sens réinvestie de mon pouvoir politique, que l’on m’a confisqué depuis toujours…

Une des premières fois que je vu Fatima Ouassak, elle était juchée sur une paire d’escarpins roses de quinze centimètres de haut, elle parlait avec passion du pouvoir à reconquérir, lors d’un rassemblement en l’honneur des femmes en luttes tandis qu’un homme dans la cabine régie lui faisait désespérément signe pour qu’elle conclut. Le régisseur a fini par baisser les bras : il faut se lever tôt pour retirer le micro à Fatima Ouassak.

En l’écoutant, je me sens puissante, je me sens réinvestie de mon pouvoir politique, que l’on m’a confisqué depuis toujours en tant que descendante de l’immigration nord-africaine, qui a juste le droit de remercier d’avoir été accueillie dans un pays développé : Mashallah.


« Pour un nouveau sujet révolutionnaire ». Tel est le sous-titre de l’essai de Fatima Ouassak, sorti le 27 août 2020. 

Dans cet essai, comme le titre et le sous-titre l’indiquent, il s’agit de réhabiliter le pouvoir des mères et d’en faire un sujet révolutionnaire. Ce que souhaite avant tout cette politologue de formation, c’est qu’on sorte du registre émotionnel quand on écoute, quand on daigne prêter l’oreille aux revendications de ce groupe social très hétérogène, mais qui a un certain nombre d’oppression en commun.

Une entrée en maternité qui donne le ton pour le reste de la vie de mère : tu n’as pas ton mot à dire.

Pour commencer, les violences obstétricales. Fatima Ouassak mobilise son propre vécu pour illustrer cette question, car il ne s’agit pas d’entrer dans ces questions par la voie désincarnée des statistiques (bien que l’auteure en convoque régulièrement). Les anecdotes évoquées, ancrées dans le réel mais jamais impudiques, résonnent avec de nombreux témoignages qui révèlent au grand jour depuis quelques temps, ce phénomène dévastateur. Une entrée en maternité qui donne le ton pour le reste de la vie de mère : tu n’as pas ton mot à dire.

La politologue est la co-fondatrice du collectif et syndicat de parents d’élèves « Front de mères », issus des quartiers populaires (photographie © Front de mères).

Or Fatima Ouassak en a décidé autrement, et veut qu’il en soit de même pour toutes celles qui désirent réinvestir un rôle politique dans leur condition de mère.

A l’école notamment, où l’essayiste relate son combat écologiste pour retirer la viande des assiettes de ses enfants. Taxée alors d’entrisme et soupçonnée de dissimuler des revendications religieuses derrière des discours écologistes, elle lutte inlassablement avec d’autres parents jusqu’à obtenir l’alternative végétarienne.

Dans les logements, pour réparer des ascenseurs systématiquement en panne dans l’indifférence du bailleur et qui condamnent à l’assignation à résidence les locataires les plus fragiles. Fatima Ouassak raconte souvent comment la mobilisation des habitant·e·s a fait plier le bailleur social qui se résigne à faire réparer et entretenir les ascenseurs.

Comment protéger nos enfants ? Voilà la question principale de l’essai de Fatima Ouassak.

Dans les quartiers, pour lutter contre les violences, notamment celles qui émanent de l’institution policière qui a emporté bon nombre d’enfants dont les visages souriants et ô combien juvéniles tapissent les murs des cités, vestiges d’un dernier hommage sur une fresque qui décrépit.

Comment protéger nos enfants ? Voilà la question principale de l’essai de Fatima Ouassak, qui se veut presque un manuel de résistance, inscrit dans les luttes de l’immigration que l’essayiste prend soin de raviver au fil de son argumentaire. Car, bien qu’elles soient souvent invisibilisées ou méprisées, ces luttes sont l’héritage direct des luttes actuelles. De Djamila Bouhired aux mères surnommées « les folles de la place de Mai », en passant par Fatiha Damiche, Fatima Ouassak tient à rappeler l’ancrage des combats émanant des quartiers populaire, un ancrage viscéralement féminin.


 Fatima Ouassak, invitée sur France Culture le 3 septembre 2020, pour évoquer les différentes violences symboliques ou matérielles auxquelles les mères se trouvent confrontées. 

 

C’est de cette approche féministe de la lutte que l’essayiste se revendique, alors qu’un certain nombre de ses détracteurs lui réfutent cette filiation, lui reprochant d’essentialiser les femmes dans leur rôle de mère.

Un ouvrage nécessaire, pour donner des outils de réflexion mais également des suggestions concrètes.

Or loin de remettre en question les acquis des mouvements féministes qui ont imposé la scission entre le fait d’être femme et le fait d’être mère (on ne les remerciera jamais assez), la politologue part simplement d’une réalité concrète : à l’heure actuelle, et bien qu’elle appelle de ses vœux que cela soit le prochain changement significatif du féminisme, aujourd’hui ce sont encore les femmes qui ont à charge la majeure partie des tâches concernant les enfants.

C’est pourquoi Fatima tenait à écrire cet essai, un ouvrage nécessaire, pour donner des outils de réflexion mais également des suggestions concrètes : l’ancrage local, la lutte en collectif, l’importance de la transmission, la réappropriation du territoire, aux mères de tous les groupes sociaux, mais particulièrement à celles des quartiers populaires, qui sont les plus fragilisées afin qu’enfin, elles puissent agir efficacement pour protéger leurs enfants.

L’ère des mamans dociles qui apportent amoureusement les petits gâteaux de la kermesse est révolue, nous fêtons l’avènement du dragon venu cracher le feu de la justice sociale. Tremblez, dominants de toutes les espèces.

« La puissance des mères, pour un nouveau sujet révolutionnaire », aux éditions de La Découverte.

Photographie à la Une : Carole Lozano pour les éditions de La Découverte.

Sarah Belhadi

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