J’ai vécu mon adolescence à une époque où tout le monde ne possédait pas Internet. Je faisais partie de ces jeunes adolescents nostalgiques de leur enfance, qui regardaient Pokémon tout en se goinfrant de chips, qui jouaient aux billes, et qui faisaient leurs devoirs normalement, en temps et en heure. Plus tard, avec l’arrivée d’Internet, j’étais contente, je pouvais enfin jouer à des jeux en ligne. Ma mère a mis de nombreuses années avant de céder à cette nouvelle technologie qui nous faisait de l’œil.  Elle n’en voyait pas l’intérêt. Personnellement, si je voulais Internet, c’était pour aller sur le site de Disney Channel pour jouer aux jeux, ou sur MyScene.fr. On pouvait habiller des poupées comme on le voulait, les maquiller, etc… C’était vraiment une époque utopique où le vice n’était pas encore dans nos esprits.

Puis est arrivée la plateforme de blog Skyrock. J’ai mis quelques mois avant de comprendre le principe de ce site. Je ne voyais pas trop l’intérêt de poster des photos de moi pour que mes amis commentent.  Ou encore des photos de mes vacances. Pour moi, c’était d’un ennui mortel. « Moi à la plage », « Moi et ma future voiture » : voici les légendes des photos que les gens publiaient. On peut noter un manque cruel d’originalité. Parfois, certains d’entre-eux mettaient en ligne des photos d’eux tous sourire devant une Lamborghini (qui n’était pas la leur, évidemment !) Tout cela me dépassait. Alors, je jouais avec mes poupées virtuelles, tranquillement dans mon coin. Et puis ma mère, ce « tyran » ne m’autorisait à jouer sur le net qu’une heure par jour.  Après, il fallait éteindre l’ordinateur et faire autre chose. Petit à petit, ce petit objet a pris place dans les discussions qu’on avait dans la cour de récré. Et chacun y allait de son petit commentaire. Puis, évidemment, tous les gens de mon entourage se sont mis sur Skyblog. C’était vraiment la déferlante. Un peu comme avec la tecktonik. Un raz-de-marée (pas très agréable) chez les jeunes. Tout le monde possédait un blog, parce que chacun pouvait s’exprimer sur divers sujets via Internet. Je pense que la plupart souhaitait sortir de l’anonymat, et susciter l’intérêt au sein du collège. C’est peut-être pour ça qu’on est tombé dans un phénomène un peu glauque finalement.

La majorité des utilisateurs de Skyblog se sont mis à penser que plus ils avaient de commentaires, plus ils étaient « célèbres » (ce qui n’était absolument pas le cas, vous vous en doutez), et ont exploré bien avant Lady Gaga une technique, qui, en somme, s’avère être assez efficace : créer le buzz. Et ce, peu importe le moyen. Au début, ça a commencé doucement. Les « skyblogueurs » se contentaient de poster des photos somme toute banales, agrémentées de légendes simplistes voire limitées. Puis, ils se sont mis à se décrire. On entrait dans une sphère un peu plus personnelle. C’est-à-dire que la plupart d’entre-eux se mettaient à nu : situation amoureuse, orientation sexuelle… Rien de très choquant en soi.

Puis sont arrivées les « dédipix », comme ils se plaisaient à appeler cette « stratégie publicitaire ». Parce que, véritablement, c’en est une. Le principe ? Si le propriétaire du blog est de sexe masculin, il met une annonce dans un de ses articles, dans laquelle il demande aux lectrices de lui envoyer des photos d’elles dans lesquelles elles dévoilent une partie de leur corps  où écrivent le nom du blog, ou le pseudo du propriétaire du blog. Au départ, les jeunes filles (parce qu’en général, c’étaient les filles qui acceptaient ce genre de marchandage, en échange de commentaires sur leur blog à elles), se contentaient d’écrire le nom du blog à promouvoir sur la paume de leur main, puis de se prendre en photo et d’envoyer le tout.

Avec le temps, les gens se sont lassés de voir des paumes de mains avec un titre de blog dessus. Tout ça n’intéressait plus personne. Honnêtement, quel est l’intérêt de regarder une main ? Un jour, en me promenant tranquillement sur un blog, je suis tombée sur une poitrine. J’étais un peu étonnée de trouver ça sur un blog. D’autant plus qu’il s’agissait d’une poitrine à peine formée, donc celle d’une jeune fille sortant de l’enfance, sur laquelle le nom du blog était écrit. Je suivais l’évolution de Skyblog avec beaucoup d’intérêt, et évidemment, j’avais arrêté de me connecter sur Disney Channel entre temps. Puisque moi-même je possédais un blog, dans lequel je me plaisais à « emmerder le monde » et à adopter une attitude faussement rebelles. J’agrémentais mes photos de légendes très « rock&roll », qui pour la plupart ne volaient pas très haut : je connaissais un mot en anglais, que j’utilisais à toutes les sauces : « fuck. » Avec le recul, je trouve ça pathétique. Mais je me rassure en me disant que je n’étais pas  la seule.

D’ailleurs, mes articles créaient souvent des disputes entre moi, et des gens pas forcément d’accord. Toutes les mésententes se déroulaient via commentaires interposés. Évidemment.

J’avoue que le point positif de Skyblog a été de m’avoir évitée d’être une sans ami(e)s. Ma mère m’empêchait de sortir avec mes amies de l’époque, alors je passais la majorité de mon temps à entretenir ma vie sociale sur le net. Je n’avais pas d’autre solution. Et sans vouloir trouver d’excuse, j’avais des échelons à gravir, je commençais à en avoir ras le bol d’être tout le temps celle dont on se moquait, je voulais être invitée aux anniversaires (même si je n’avais pas le droit d’y aller), aux sorties etc… Ce qui est arrivé par la suite (encore heureux). Tout ça pour dire qu’aujourd’hui, je pense que la plupart des gens n’avaient pas le droit de sortir aussi, et que nous étions quasiment tous dans le même cas. Quelle arnaque.

Puis Facebook est arrivé. Je me souviens m’y être inscrite sans grand enthousiasme, parce que j’avais l’impression de trahir Skyblog en allant voir du côté de chez Mark Zuckerberg. Et puis je trouvais que le design du site laissait à désirer… En outre, j’étais l’une des premières à m’y être inscrite dans le lycée. J’étais donc toute seule, sans contacts pour discuter. Au fur et à mesure, les gens se sont mis à s’inscrire sur Facebook, on en entendait de plus en plus souvent parler, c’est que ça devait être intéressant finalement. On vagabondait sur le net, entre Skyblog et Facebook. Tous ces réseaux sociaux nous tournaient la tête, l’ennui n’avait plus lieu d’être. Et même en étant privée de sortie, je pouvais organiser des soirées sur Facebook à papoter avec mes copines (et copains aussi), honnêtement, ça a été une vraie révolution dans nos petites vies. À l’époque ou nous en étions encore aux SMS payants (pas de forfaits illimités ou autre…), Facebook était une véritable source d’économie, forcément, on comprend le succès de ce site.

Mais là encore, ça a dérapé. On est entré dans une sphère infernale. Et on en N’est pas encore sortis, je dois avouer. Tout le monde a un compte sur Facebook. Et si ce n’est pas le cas, je peux parier que la terre entière connait l’existence de ce site. J’ai appris que le réseau social avait passé la barre des 500 millions d’utilisateurs. C’est un véritable record. Forcément, avec ce nombre incroyable d’internautes, il y a de quoi commérer non ?

Avec Facebook, nous sommes entrés dans une sorte de voyeurisme. On peut connaître la vie de n’importe qui avec une facilité déconcertante, voir ennuyeuse. Je me souviens d’une discussion durant laquelle une fille déplorait l’existence de Facebook. Pour elle, ce simple site avait révolutionné et modifié les habitudes des gens. Je m’explique. D’après cette fille, si un homme voulait se renseigner sur la femme qu’il aime depuis des lustres, il n’avait qu’à se connecter sur Facebook. Et après réflexion, c’est vrai. Tout est devenu trop simple. Un patron peut se renseigner sur un salarié, une mère peut épier son enfant, une femme peut découvrir que son mari la trompe avec sa boulangère… Le monde est à portée de main, et ce site rend les choses tellement faciles que parfois, je ne me demande si la vie de tout le monde n’en a pas pris un coup.  Si, elle n’a pas un peu perdu de sa saveur. À l’heure où les rencontres se font sur Internet, où les jeunes filles se dévoilent derrière leurs écrans, où des jeunes hommes camouflent leur acné à l’aide de logiciels photo, ne vaudrait-il pas freiner cet outil ? Certes, Internet est fascinant, puisqu’il permet de faire beaucoup de choses, mais surtout de communiquer avec la terre entière. Néanmoins, bien souvent j’ai été témoin comme tous ceux qui possèdent Facebook, que les réseaux sociaux donnent souvent lieu à des lynchages, des « propagandes » racistes, parfois des agressions, des mésententes pouvant mener à la bagarre…

Les parents doivent surveiller leurs enfants, et cela passe aussi par les heures passées devant  l’écran d’ordinateur. Si on empêche son enfant de sortir faire une partie de football, ce n’est pas pour le laisser passer des heures à s’étaler sur Internet. Quoi qu’il en soit, le créateur de Facebook a encore de beaux jours devant lui. Tous les gens que je connais possèdent un compte Facebook, sauf ma mère et mon père, mais c’est une autre histoire !

Doria Attia

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