Ghaleb Bencheikh est connu du grand public. Producteur et animateur de l’émission « Questions d’Islam » sur France Culture et présentateur d’ « Islam » sur France 2, ce scientifique et théologien a accepté de répondre aux questions du Bondy Blog. Entretien.

Docteur ès sciences, physicien, de formation philosophique, versé dans la théologie et passionné d’art, Ghaleb Bencheikh suit une éducation classique au sein d’une famille musulmane pieuse où la prise en compte de l’intérêt d’autrui, la sollicitude et la miséricorde constituent un mode de vie. Les sciences dites « dures » restent ses premières amours mais il comprend rapidement que la mise en contexte d’une équation mathématique est plus appréciable. L’érudit répond aux questions du Bondy Blog sur l’enseignement de l’arabe, la transmission de la culture,  la religiosité…

Bondy Blog : Impossible de parler de culture arabe sans attiser les tensions et les fantasmes en France. Comment faire ?

Ghaleb Bencheikh : Il faut en parler sereinement, avec calme, froideur d’esprit et maîtrise. En même temps, il faut savoir aussi pourquoi les tensions sont exacerbées. Il faut surtout se rendre compte dans un accès de discernement et de lucidité des causes internes du malaise de la culture arabe de nos jours. On a privilégié une religiosité aliénante au détriment d’une culture qui éveille les esprits et qui donne une ouverture sur le monde et sur les hommes. On m’avait raconté, à titre d’exemple, qu’une grande ville des hauts plateaux en Algérie comprend trente-quatre mosquées, aucun théâtre et aucun cinéma. On m’a rapporté que le préfet du département, pour s’aérer, allait à Alger. Il ne pouvait pas rester sur son territoire car il n’y avait rien. Ce qui est curieux, c’est qu’il « part » au lieu de faire quelque chose pour sa ville. On peut dire qu’il y a un déficit terrible dans la culture actuellement dans le monde arabe.

Bondy Blog : C’est assez réducteur de penser que la culture ne se trouve que dans des établissements ?

Ghaleb Bencheikh : C’est vrai, on la trouve dans les familles, dans la sagesse populaire, dans les cafés, à la médina, dans les grandes villes, dans l’art culinaire, dans les noces et la façon de se marier, dans le fait d’aller au hammam, dans les discussions entre les femmes, dans les fêtes, c’est très vaste ! Quand on voit ce qui advient d’Alep ou de la Ghouta de Damas, il est difficile de s’imaginer ce qu’il y avait des décennies plus tôt comme effervescence culturelle extraordinaire. La culture est aussi dans les mots d’ailleurs. Ah ! Si on pouvait donner un peu plus d’importance à la muséographie… Il y a des sites qu’il faudrait savoir rehausser et des pièces qu’il faudrait contempler.

« La langue arabe est une belle langue, lyrique, poétique, suggestive, une langue de civilisation »

Bondy Blog : Comment qualifieriez-vous la langue arabe, si décriée pourtant dans le débat public?

Ghaleb Bencheikh : La langue arabe est une belle langue, lyrique, poétique, suggestive, une langue de civilisation et de diplomatie. C’est une des six langues officielles et de travail à l’ONU. C’est une langue véhiculaire du savoir, du cérémonial des cours et du droit. Elle se plie à la nomenclature et à la terminologie des sciences. On a pu la triturer avec succès pour forger des concepts philosophiques et scientifiques. A ce titre, la mécanique est tout simplement la science des procédés ingénieux ou mecânica. Nous savons bien que quiconque ourdit un complot est en train de faire une machination.

Bondy Blog : Malgré les fantasmes, beaucoup de jeunes issus des dernières vagues ont rompu avec la langue arabe parce que soit leurs parents ne leur apprend pas, soit les cours d’arabe sont trop peu pédagogiques : comment peut-on les pousser de nouveau à l’apprentissage de la langue arabe ?

Ghaleb Bencheikh : C’est un double tort véritable. A côté de la maîtrise de la langue française, c’est la connaissance de l’arabe qui les sortira de l’ornière et colmatera les failles identitaires. L’Education nationale doit pallier ce manque. Quand on entend une députée, très peu au fait des choses, parler d’un enseignement de type communautariste c’est qu’elle n’a rien compris. En plus, il lui arrive de parler arabe sans qu’elle ne s’en rende compte ! Quelques mots en arabe à titre d’exemple:  « Mon cher abbé, assieds-toi sur le divan, je serai en face de toi sur le sofa en dessous de l’alcôve, veux-tu un alcool venant de l’alambic et pas du magasin. En patientant, tu peux consulter à côté de l’almanach des manuels d’algèbre et d’alchimie dans lesquels il y a des algorithmes, des chiffres et des zéros… après nous jouerons aux échecs, comme l’enjeu est une émeraude et d’autres joailleries, attention à l’échec et mat, car ce n’est pas un jeu de hasard… afin de sentir le jasmin nous ouvrirons les moucharabiehs et nous verrons au loin le vaisseau amiral entrer dans l’amirauté entouré de felouques. Peut-être que dans l’arrière-pays il y a des girafes et des gazelles qui gambadent. Et, si tu te sens fatigué, tu peux enlever ta chemise en mousseline et enfiler ton pyjama en coton. Allonge-toi sur le matelas couvert de taffetas de couleur carmin qui est sur le baldaquin. Demain matin, en sortant dans la médina, tu risques de rencontrer le zouave avec sa matraque pourchassant le caïd du milieu ; Je t’en informe, car il y a entre nous une charte dont les actes sont ceux de l’amitié…  »  Il y a un substrat arabe des langues latines, plus important que le gallo-romain. L’Education nationale doit tout faire pour enseigner cette langue car du côté des familles, les parents ont démissionné.

Bondy Blog : Quel lien avez-vous avec l’Institut du Monde arabe et que pensez-vous de leur politique ?

Ghaleb Bencheikh : Je suis administrateur de la société des amis de l’IMA. Les responsables de cette institution essaient de promouvoir les cultures de la civilisation d’expression arabe qu’elle soit contemporaine ou à travers l’histoire. Il y a des expositions, des conférences et des colloques, certaines réalisations sont de grande tenue, d’autres sont perfectibles.

Bondy Blog :  L’IMA et les autres structures du genre n’ont-ils pas parfois un regard fantasmé et partiel sur des sujets avec une exposition qui ne soit pas suffisamment fidèle à ce qui est montré ailleurs ?

Ghaleb Bencheikh : Il s’agit de l’IMA à Paris et de ce fait, il y a forcément une sélection élitiste. C’est plus l’effet vitrine que l’effet miroir. L’IMA essaie pour le public français et pour les touristes de leur montrer ce qui se fait de mieux comme culture aussi bien en France que de par le monde arabe. Malheureusement, s’il devait être le miroir de ce qui s’y passe, ce serait moins glorieux. Nous n’avons plus l’équivalent d’une Oum Kaltoum ni d’un Tahaa Hussein, ni d’un Youssef Chahine, hélas ! Et tout cela à cause d’une certaine vision « crétinisante » de la religion.

Bondy Blog : Pendant une soirée d’été, les jeunes ont pu bénéficier de l’ouverture gratuite des expositions. Comment l’IMA attire les jeunes autrement ?

Ghaleb Bencheikh Les responsables des expositions ont essayé avec le street art. C’est quelque chose qui relève de la contemporanéité des aspirations des jeunes générations. Le fait de dire : éduquez vos enfants à un autre temps que le vôtre relève de la sagesse puisque leur vision du monde n’est pas la même que celle de leurs parents. Avec la twitterisation de la politique, l’uberisation de l’économie et la digitalisation des activités humaines, on ne peut pas avoir le même rapport à la culture. Avoir du street art, du rock et du rap c’est bien, mais avoir en même temps de la calligraphie et de la musique andalouse c’est mieux. Je suis pour que les jeunes s’émerveillent en écoutant à la fois Pink Floyd et la musique classique. Pour attirer les jeunes, il faut parler leur langage et leur donner goût à s’ouvrir sur le monde et sur les personnes. La culture c’est ce qui reste après avoir tout oublié, ne l’oublions pas.

Bondy Blog : Comment arrivez-vous à mettre en accord l’appréciation de la culture et la religion ?

Ghaleb Bencheikh : Longtemps, les deux allaient de pair et maintenant par un tragique retournement des choses c’est devenu divergent. Dire qu’il ne faut pas écouter de la musique, c’est asphyxiant. Je crois fondamentalement qu’on ne peut pas s’attendre à quelque chose de sublime de la part de ceux qui ne sont pas sensibles à l’art. Ils interdisent ce qui polit l’âme, élève l’esprit et flatte les sens. Il y a une véritable clochardisation des mentalités dans ce domaine. L’art est le miroir du sacré. Le savent-ils au moins avec ce délabrement moral ?

Yousra GOUJA

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