Quarante années après le procès historique qui a ouvert la voie à la loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse, la ville a rendu hommage,la semaine dernière, à cette avocate et militante infatigable. Récit.

Qui est donc Gisèle Halimi ? Pour les balbyniens, elle reste l’avocate qui s’est battue pour l’égalité des femmes. Gisèle Halimi incarne « une femme combattante et féministe qui a lutté pour le droit à l’avortement à une période où cette pratique était interdite », précise Yves, retraité et habitant de Bobigny. Il se souvient de l’affaire Marie-Claire qui avait fait scandale à l’époque, en 1972. Il n’a pas assisté au procès mais il l’avait suivi dans la presse. Agé d’une vingtaine d’années, il travaillait à l’époque dans le domaine de la santé : « J`en ai vu  des jeunes femmes comme Marie-Claire, qui arrivaient aux urgences dans un état lamentable dû à la tentative d’interruption de grossesse. »  

Avant ce procès, Gisèle Halimi avait créé en 1971 l’association Choisir pour défendre l’émancipation des femmes, mais c’est le procès de Bobigny qui  la fera connaître du grand public.Une habitante de Bobigny, Sylvie* se souvient des faits : « A 16 ans, Marie-Claire Chevalier a été victime d’un viol par un de ses camarades, (âgé de 18 ans à l’époque du procès) qui l’a amené chez lui après une soirée. Elle tombe enceinte et ne souhaite pas garder l’enfant. La mère de Marie-Claire s’était alors renseignée  sur le montant d’un avortement clandestin, pratiqué par certains médecins en cachette. Le prix était de 4500 francs, relativement cher, pour cette mère célibataire qui élevait ses 3 enfants », me dit-elle.

Cette mère, Michèle Chevalier, était employée de la RATP. Une collègue l’a mise en relation avec une femme ayant déjà pratiqué plusieurs avortements. Cette femme a accepté d’avorter Marie-Claire en échange de 12oo francs. Après l’avortement, Marie-Claire connaît des complications (fièvre et hémorragie) et sa mère est contraite de l’amener à la clinique. Le violeur au cours d’un interrogatoire pour une affaire de vol de voiture, dénonce Michèle Chevalier et sa fille pour avoir eu recours à l’avortement. Au procès, Maire-Claire sera finalement acquittée.

Mais le 8 novembre 1972, la mère et ses collègues ayant aidé sa fille à avorter comparaissent en procès. Gisèle Halimi est décrit par les habitants comme une femme audacieuse : « elle a fait du procès de Bobigny une tribune ouverte  à des personnalités politiques, intellectuelles, médecins qui sont venus défendre la cause des femmes », souligne Sylvie*. Gisèle Halimi va aussi faire le procès de la loi de 1920 interdisant l’avortement. Ce qui aura marqué Sylvie dans ce procès, ce sont les mots prononcés par l’avocate : « Nous sommes trois femmes, devant un tribunal d’hommes, qui parlent de leurs grossesses, de leurs utérus, de leurs avortements. Est-ce-que vous ne croyez pas que l’injustice, elle commence là  ? » Gisèle Halimi et Marie-Claire se revoient souvent. Aujourd’hui âgée de 57 ans, elle est aide soignante et a une fille.

BBHana2Dans cette affaire, Susan, 74 ans, née a Bobigny, qualifie Gisèle Halimi de  » précurseur  » : « C’est vrai qu’elle n’était pas la seule, mais Gisèle faisait partie d’une minorité de personnes qui défendait la cause féministe à l’époque. Mais, elle aura été leur porte-voix et son nom restera lié à la cause, même des décennies plus tard.» En 1972, Susan avait entendu parler de cette affaire mais sans vraiment se sentir concernée : « Dans nos familles, on n’abordait pas ce type de sujet, l’avortement était encore interdit mais grâce à ce procès c’est un verrou qui a sauté. » Ce procès de Bobigny aura jeté les bases d’un débat politique et de la loi Veil de 1975, qui autorise l’interruption volontaire de grossesse, sous certaines conditions.

D’autres combats ont auparavant animé l’avocate. Son nom évoque aussi son engagement aux côtés des militants algériens (FLN) et tunisiens. Elle a aussi défendu Djamila Boupacha, victime de torture et de viols par des militaires de l’armée française. Elle a également mené ses plaidoiries dans les tribunaux militaires afin de lutter pour l’indépendance des pays concernés. Gisèle Halimi est une militante née, son combat contre l’injustice a commencé à 13 ans avec une grève de la faim, revendiquant le droit de ne plus faire le lit de son frère. Gisèle Halimi a été aussi, députée et ambassadrice à l’Unesco mais les balbyniens présents lors de l’inauguration de la place éponyme la connaissent moins dans ce registre que dans celui d’avocate et d’écrivaine.

Gisèle Halimi entretient un lien particulier avec les habitants de la préfecture de Seine-Saint-Denis : « J’ai le sentiment d’être presque née à Bobigny à cause justement de ce procès historique. On le faisait avec la révolte au cœur car il n’était plus possible de supporter que des femmes soient victimes de leurs destins. Donc, la ville de Bobigny reste importante pour moi, elle fait partie de ma vie », souligne l’avocate.

Aujourd’hui, à 86 ans, l’infatigable Gisèle Halimi continue à lutter comme elle l’a toujours fait pour le droit des femmes. Avec son association Choisirelle a établi une analyse et une synthèse, en comparant les législations européennes des 27 pays concernant le droit des femmes.  La clause de l’européenne la plus favorisée  , «consiste à faire un bouquet législatif des meilleures lois existant déjà dans l’Union européenne qui seront appliquées dans les 27 pays pour toutes les femmes», conclut Gisèle Halimi.

Hana Ferroudj

* Prénom modifié

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