« A quelques centimètres près, j’aurais pu perdre mon œil. » Melik montre le pansement qui surplombe son oreille gauche mais parvient à relativiser. « Heureusement, la blessure est sans gravité. » Ce qui s’est passé ce lundi soir, pourtant, n’a rien de banal. Les faits remontent donc à quelques jours et à une soirée entre grévistes au dépôt RATP d’Ivry-sur-Seine.

Depuis le 5 décembre, les salariés en lutte ont pris l’habitude de se retrouver dans leurs locaux. Pour organiser la lutte, pour échanger mais aussi, parfois, pour décompresser d’une mobilisation éreintante, à l’image du réveillon de Noël partagé entre grévistes. « J’ai passé plusieurs nuits ici depuis un mois, sourit Melik. Je passe plus de temps avec mes collègues qu’avec ma femme. »

Ce lundi-là, on fête l’anniversaire d’un collègue. Parmi la trentaine de salariés présents, une dizaine sort fumer une clope devant le dépôt. L’ambiance est plutôt festive et un des hommes présents sort une espèce de lance-boules. Mickael, lui aussi présent à ce moment-là, explique : « C’est une sorte de feu d’artifice, c’est un peu bruyant mais ça ne dure que quelques secondes. On n’a pas fait plus de bruit que d’habitude. »

Suffisamment, semble-t-il, pour susciter la colère d’un mystérieux voisin. Cinq minutes plus tard, alors qu’il est en train de faire la bise à un collègue, Melik sent « comme une pichenette » sur le côté de la tête. Il pose sa main et s’aperçoit qu’il saigne. « Lorsque je vois tout ce sang sur son visage, je comprends qu’on nous tire dessus, raconte Khaled, un de ses collègues. On s’est mis à l’abri dans un hall d’escalier, et c’est là qu’on a vu qu’un plomb était enfoncé dans la tête de Melik. »

🛑🛑🛑COUP DE FEU🛑🛑🛑 🚨🚨🚨🚨 Nous étions dans le dépôts quai de Seine à ivry sur Seine , lorsqu’un un individu face au dépôts…

Publiée par Romu Twix sur Dimanche 12 janvier 2020

Un plomb dans le crâne, 5 jours d’ITT

En traversant la cour du dépôt pour aller jusqu’au poste du gardien, Khaled et Romain  entendent des « pshitt » comme celui des carabines à air comprimé, à trois reprises. Aucun doute selon eux : on leur tire dessus depuis l’immeuble d’en face.

Ils préviennent la police et les pompiers. En quelques minutes, les forces de l’ordre débarquent. Les pompiers arrivent dans la foulée. Melik est transporté à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. Le plomb y sera finalement extrait de son crâne et récupéré pour expertise. Heureusement, la plaie n’est pas profonde. Le machiniste-receveur de 33 ans s’en tire tout de même avec cinq jours d’ITT. Il finit par rentrer chez lui vers 4 heures du matin.

Alors que Melik est à l’hôpital, la police dès son arrivée sur place prend les choses en main. Les fonctionnaires récoltent les témoignages et décident d’investir l’immeuble désigné par les grévistes. « Il faisait nuit, on ne voyait rien et nous n’avons pas vraiment distingué l’appartement d’où provenaient les tirs », explique Khaled. Mais il en est convaincu, « celui qui a fait ça sait tirer ».

Selon les informations de 20 Minutes, des témoignages évoquent alors du « mouvement » sur un balcon de l’immeuble voisin. La police a interrogé l’habitant de l’étage concerné, qui a indiqué « pratiquer le tir sportif » mais n’avoir « aucune information à (leur) communiquer » sur les faits. Les investigations se poursuivent.

A froid, Mickael se dit que c’est probablement « l’acte d’une personne exaspérée par ce mois de grève et les nuisances qui en découlent, mais ça ne justifie en rien le fait de se faire tirer dessus. » Ce qui explique la plainte déposée, mardi après-midi, par Melik au commissariat d’Ivry. L’audition dure environ 45 minutes, pas une partie de plaisir pour la victime du tir.

Une audition assez offensive

Le procès-verbal de l’audition (que le BB a pu consulter) révèle ainsi quelques incohérences. Il y est stipulé que l’homme n’a « aucune ressource » et « aucun permis de conduire les véhicules ». A vrai dire, le Vitriot ne l’avait même pas remarqué. Le ton général de l’audition ne révélait pas, par ailleurs, une grande empathie. Petit florilège de questions : « Vous faisiez la grève en pleine nuit ? Si le piquet commence à 4h30, par conséquent, vous n’étiez pas en statut de gréviste ? », « Auriez-vous fait beaucoup de bruit ? », « Comment pouvez-vous être sûr que ce n’est pas un projectile du feu d’artifice qui vous a touché ? », « Vous êtes d’accord qu’à une heure si tardive, vous étiez considéré comme un simple citoyen faisant la fête ? ».  

Melik est peu loquace et reconnaît : « Je n’étais pas préparé à ce genre de questions. » A la lecture du dépôt de plainte, ses collègues ne cachent pas leur exaspération. « Quand j’ai lu le PV d’audition, j’étais hors de moi », raconte Khaled.

Mickael, lui, n’en démord pas : « On se relaie tous les soirs depuis un mois. Certains dorment au dépôt. Le soir c’est aussi l’occasion pour nous de faire de l’information et de s’adresser aux collègues rentrants (à la fin de leur service) non-grévistes. Nous n’étions pas sur le site ‘spécialement’ pour un anniversaire. »

A gauche, l’immeuble dont semblent avoir été tirés les plombs ; à droite, le dépôt RATP d’Ivry-sur-Seine.

De son côté, la victime semble un peu dépassée par les évènements. Les jours qui ont suivi l’incident, Melik a reçu énormément d’appels, « trop» selon lui, au point qu’il a mis son téléphone en sourdine. « Je suis quelqu’un de discret. Voir ma photo sur les réseaux sociaux partagée plus de 2000 fois, ça me gêne » avoue-t-il.

Un contexte qui désinhibe les esprits fragiles

Il a néanmoins reçu beaucoup de soutiens, de ses collègues, de syndicalistes, mais également du maire (PCF) de la ville, Philippe Bouyssou, régulièrement présent sur les piquets depuis le 5 décembre. Interrogé sur la question, l’édile regrette une tension croissante : « Contrairement au début de la grève où, sur notre ville, la relation entre les forces de l’ordre et les grévistes était bon enfant, notamment lors des interventions pour les déblocages du dépôt, le ton change depuis une semaine et demi. On assiste à une véritable montée en chauffe des policiers. Les grévistes se font gazer et malmener. Au quotidien, les violences policières montent d’un cran. J’y vois également la responsabilité de certains médias qui tentent de monter la population contre les grévistes. Ce contexte désinhibe les esprits fragiles qui y voient une légitimité à leurs actes violents. »

L’élu ajoute cependant que sur le terrain, le soir des faits, les policiers sont intervenus très rapidement et ont fait leur travail. « Il y a une enquête et des auditions en cours, indique-t-il. L’affaire est prise au sérieux. Par ailleurs la surveillance du site a été renforcée. »

De son côté, la RATP interrogée sur cette affaire confirme les faits et rappelle qu’« elle condamne toutes formes de violence ». Elle affirme par ailleurs que le soutien juridique de l’entreprise a été apporté à Melik. La préfecture de police de Paris n’a pas répondu à nos sollicitations à l’heure où nous publions cet article.

De leur côté, Melik et ses collègues poursuivent le mouvement. Mais ils l’avouent, ils sont devenus « méfiants. » « Je regarde toujours en direction de l’immeuble, on est plus vigilant. », affirme Khaled. Lui et Romain envisagent de déposer plainte dans les prochains jours « car on nous a aussi tiré dessus, même si on n’a pas été blessé », conclut-il.

L’entretien se termine. Nous sommes jeudi, jour de manifestation. Certains vont rejoindre le cortège. Rebelote pour ceux qui passeront la nuit au dépôt, seront sur le piquet à 4h30, puis participeront à l’assemblée générale du lendemain.

Céline BEAURY

Crédit photo : CB / Bondy Blog

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