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Le samedi, dans Libération, Gérard Lefort, critique rubrique ciné, racontait les photos, publiées la semaine, avec poésie, son style parfois sombre, parfois éclairé, son regard rare. Chaque semaine, il faisait lire les images. Celles qui saturaient nos écrans, nos journaux, nos esprits crevés qui les bouffent jusqu’à l’indigestion. Et aujourd’hui, plus que jamais. Alors, en ces jours troubles, avec une terrible urgence, il fallait lire cette image, si différente des autres, si sidérante, si familière depuis qu’elle tourne en boucle dans nos têtes. Si dangereuse aussi, parce que cette photo surexposée peut adoucir la réalité de la guerre, cruelle et sanguinaire.
C’est la photographie d’un jeune homme. Il n’a pas d’âge, il a notre âge, plutôt vingt que trente ans. Son visage juvénile, son sourire sorti de nulle part, ses dents irrégulières et la lumière de ses yeux. Il porte un bonnet noir, étiquette sur le côté. Jusqu’ici tout va bien. Il sourit, et c’est finalement à ce moment là qu’on se demande ce qui l’égaye tant, ce garçon. Est-ce que le photographe l’amuse pendant la prise (une blague, un gueste, une situation) ? Est ce qu’il repense à un moment d’enfance, des étoiles dans le creux des pupilles ? Est ce qu’il est simplement heureux de se faire prendre en photo ce jour-là ? Et son sourire d’ailleurs, est-il doux ou carnassier ?
Mercredi, ce jeune homme est mort à Saint-Denis. On imagine l’assaut qu’on a tous entendu à la télévision : les cinq mille tirs policiers dans ce petit appartement, les grenades qui pètent dans les jambes et lui, son arme dans les mains. Sa fin. Il s’appelait Abdelhamid Abaaoud. Il avait 28 ans. Il était l’un des terroristes les plus recherchés d’Europe.
Il faut revenir à cette image sur fond immaculé, le ciel sûrement de Syrie, d’un pur bleu, presque transparent. De son habit de combat qu’il porte fièrement, la fermeture éclair montée jusqu’au bout, comme un soldat qui n’a pas honte ni de tuer ni de terrifier. Mais ses yeux, ses yeux qui continuent de le trahir, ses yeux pourtant si doux, si innocents. Du coup, on ne sait pas qui il prétend être : un guerrier ou un gamin.
Il pourrait très bien être Karim, notre copain Karim, à peu près le même âge, journaliste pour un site internet où il raconte l’actu-pop. Karim vient du sud. De corse, semble-t-il. Ce qu’on sait de lui, c’est qu’il n’est pas né dans une famille très riche, ni très bourgeoise, ni très intello. Un peu comme nous tous. Il s’est fait tout seul, Karim. Il a cru en son collège, son lycée, en ses études, en son école de journalisme qu’il a rejoint plus tard. Et il est venu jusqu’à Paris.
A Paris, il a fallu qu’il trime. Se battre pour toucher un peu d’argent, sans forcement enchainer des centaines de stages. Il fallait faire des rendez-vous avec des patrons distants, se vendre, y croire, s’acharner. Mener un vrai combat. Et puis, Karim, il a fini par trouver un poste qui l’illumine. Où aujourd’hui, il rencontre des artistes qui, dans sa chambre d’enfant, au fond de la Corse, lui parlaient sans les connaitre. Où il ne peut pas se plaindre de faire ce qu’il aime.
Abdelhamid, ça aurait pu être notre ami Karim, parce qu’il a le même visage d’enfant, les mêmes cernes qui se creusent timidement sous les yeux, les mêmes yeux sombres et le même regard lumineux, le même sourire facile, très grand sourire, un sourire qui n’a pas honte de lui, qui est fier de se donner aux autres, d’être beau. C’est pour ça qu’Abdelhamid aurait pu être Karim. Notre copain.
Mehdi Meklat et Badrou Said Abdallah

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